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« La vérité est en marche, rien ne peut plus l’arrêter ». Ainsi parlait déjà Émile Zola en 1897. Pourtant, après le procès de l’écrivain en 1898, le moral des dreyfusards est au plus bas : Esterhazy, le vrai coupable de l’affaire Dreyfus, est protégé depuis son acquittement et la presse souffle sur les braises en espérant un embrasement de la population. Comment peut-on sortir de cette situation ?
Le tournant de l'affaire Drefus
Cavaignac au ministère de la Guerre
Retour en en 1898. Les législatives sont passées et les quelques députés dreyfusards comme Jaurès ou Reinach ont perdu leur mandat. C’est Henri Brisson qui succède à Méline en tant que premier ministre et, après quinze jours de crise, il arrive enfin à nommer un nouveau gouvernement mais doit, pour cela, faire quelques concessions aux nationalistes à travers notamment la nomination de Godefroy Cavaignac au ministère de la Guerre. Antirévisionniste affirmé (c’est-à-dire qu’il refuse catégoriquement la révision du procès Dreyfus), il veut écrire un discours pour la Chambre des députés qui se veut définitif. Bon… Ne nous leurrons pas, il fait surtout ça pour servir ses intérêts : ça lui plairait bien de devenir premier ministre! Donc, à peine arrivé à son ministère, il demande à que qu’on lui présente le fameux dossier secret. Il s’étonne devant De Boisdreffre que l’authenticité des pièces n’ait pas été vérifiée mais le chef d’État-Major s’en tire en disant qu’il a toute confiance dans le lieutenant-colonel Henry qui les a fournies, sans préciser bien sûr qu’Henry les avait surtout créées.
L’État-Major conseille à Cavaignac de ne pas trop étaler les preuves mais le ministre de la guerre ne l’entend pas de cette oreille. En juillet 1898, il montre fièrement les documents à Brisson et au ministre de la Justice et annonce que grâce à lui ç’en est fini de l’affaire Dreyfus, donnant au passage quelques suées à Gonse, le n°2 de l’État-Major, qui assiste à la réunion.
Esterhazy, notre coupable, apprend que Cavaignac veut montrer les documents à la Chambre et commence à paniquer, il menace même de se suicider devant De Pellieux, à qui il doit son acquittement et qui est devenu en quelque sorte son nouveau protecteur. Mais Cavaignac n’en démord pas et le 7 juillet, il fait, comme prévu, son discours devant la Chambre des députés. C’est un franc succès, il est acclamé mais c’est aussi une méga bourde. Déjà, il se contredit : il affirme l’autorité de ce qu’on appelle « la chose jugée », c’est-à-dire que le procès étant fait, on ne peut pas revenir dessus mais en même temps, il apporte de nouvelles preuves. Mais surtout, il va faire la lecture des trois principales pièces du dossier qui accusent Dreyfus et ce sont trois faux documents : une lettre de l’attaché militaire italien Panizzardi à son homologue Swartzkoppen dans laquelle une initiale a été modifiée pour la faire correspondre à Dreyfus, la pièce « Canaille de D. » qui est la fameuse pièce montrée sous le sceau du secret aux juges du procès de 1894 où le D. ne correspond pas à Dreyfus et enfin le « faux-Henry », le fameux document que Henry a fabriqué de toutes pièces avec des morceaux de vrais documents. Et Cavaignac évoque même les faux aveux de Dreyfus. La totale. Et c’est un tel succès qu’il obtient même de la Chambre l’autorisation d’afficher son discours dans toutes les communes de France avec la copie des pièces à conviction. Ou comment se tirer une balle dans le pied.
Dans la presse les réactions dreyfusardes sont vives : Clemenceau prend le ministre à partie et demande pourquoi ces pièces ont été si longtemps cachées. Jean Jaurès, dans un article de La Petite République, pointe le fait que la lecture même de pièces qui n’ont pas été présentées pendant le procès invalide la procédure, qu’il n’existe aucun procès-verbal d’aveux signé de la main de Dreyfus, il met en avant les italianismes grossiers du « Faux Henry », bref, il démonte le dossier. Zola, depuis l’Angleterre publie une nouvelle lettre publique et se moque des politiques qui se taisent en espérant un jour obtenir le poste de premier ministre. Enfin, Picquart ne lâche rien et envoie une lettre au premier ministre, lettre qui est également publiée dans le journal Le Temps et où il affirme pouvoir prouver que les pièces produites sont fausses ou ne concernent pas Dreyfus. Cavaignac, très fâché, choisit la fuite en avant et dépose plainte contre Picquart. Le problème, c’est qu’il y a quelqu’un d’autre qui a des révélations à faire.
L'arrestation d'Esterhazy
Le 9 juillet 1898, donc à peu près au même moment, le juge d’instruction Bertulus reçoit la visite de Christian Esterhazy, le neveu de Walsin Esterhazy, notre traître. Et Christian a beaucoup de choses à dire : il a été escroqué par son oncle qui lui a pris plus de 35 000 francs. Il pensait que son oncle allait les faire fructifier mais, au lieu de ça, il les a dilapidés. Il est donc très en colère et, pas de bol, comme son oncle l’utilisait régulièrement pour ses basses besognes, Christian Esterhazy connaît beaucoup de choses sur ses activités illicites, notamment des choses qui concernent l’État-Major. Il faut savoir qu’à ce moment-là, le juge Bertulus est en train d’instruire la plainte déposée par Picquart dans l’affaire des télégrammes qu’Henry lui a envoyés en Tunisie. Vous vous souvenez ? Ce sont les télégrammes écrits par Marguerite Pays, la maîtresse d’Esterhazy. Eh bien, Christian Esterhazy est au courant de tout ça et il balance tout. Il est, pour cela, accompagné de Maître Labori, l’avocat qui a défendu Zola lors de son procès.
Le juge Bertulus accueille avec plaisir ces révélations : il subit en effet de nombreuses pressions du ministère de la Justice et du ministère de la Guerre pour abandonner les poursuites et ces nouvelles preuves viennent apporter de l’eau à son moulin. Mais il ne suffit pas de dire que l’amante d’Esterhazy a écrit les télégrammes, il faut le prouver. Et c’est Mathieu Dreyfus qui va s’y coller, il a tout intérêt à faire tomber Esterhazy. Il contacte donc Marguerite Pays par écrit : il lui fait envoyer des fleurs et lui demande un rendez-vous. Marguerite tombe dans le panneau et lui répond, par écrit. Ils peuvent maintenant comparer sa lettre au télégramme envoyé à Picquart : les écritures correspondent. Esterhazy est donc arrêté le 12 juillet, le même jour que Picquart qui est arrêté pour « communication illégale de documents », rapport aux documents qu’il a remis à son ami avocat Leblois. Cavaignac obtient la nomination d’un juge à ses ordres et compte bien faire le ménage. À l’État-Major, on commence à s’affoler mais, au grand soulagement de De Boisdeffre, la Chambre des mises en accusation, qui s’est faite tirée les oreilles par le ministre de la Justice, remet Esterhazy et Marguerite Pays en liberté. Cavaignac continue à faire pression sur le juge Bertulus et réussit à faire annuler toute l’instruction en le faisant déclarer incompétent pour instruire la plainte de Picquart. Fin juillet, Cavaignac finit de faire place nette en faisant retirer à Émile Zola son grade de la Légion d’honneur. Il pense être tranquille, il a tort.
La chute du lieutenant-colonel Henry et le "faux Henry découvert"
Est-ce que vous vous souvenez du capitaine Cuignet ? Il était chargé de remettre les pièces du dossier Dreyfus en ordre. Après les législatives il devient l’officier d’ordonnance de Cavaignac et continue sa besogne mais le 13 juillet 1898, au moment de ranger le « faux Henry » dans le dossier, il remarque, grâce à la lumière de sa lampe à pétrole, que l’en-tête et la signature du document sont sur un papier au quadrillage gris-bleu alors que le reste est quadrillé en violet pâle. C’est léger mais c’est visible. Il faut dire qu’en général c’est la photo du document qui était montrée et non pas l’original (si tant est qu’on puisse parler d’un original dans le cas d’un faux document). Henry n’a pas probablement pas vu la différence de couleur du quadrillage qui est assez subtile. Cuignet est bien embêté, il a compris qu’Henry avait fabriqué un faux.
Il prévient le général Roget, le chef de cabinet qui lui-même prévient le ministre de la Guerre. Ça n’arrange pas ses affaires, à Cavaignac, donc il décide de ne pas en tenir compte et refuse catégoriquement l’idée d’une révision du procès Dreyfus. Il est néanmoins nécessaire de lancer un conseil d’enquête et celui-ci convoque rapidement Esterhazy qui panique une nouvelle fois et se précipite chez Drumont. La libre parole publie dans la foulée un article affirmant que Cavaignac s’apprête à sacrifier Esterhazy aux membres du « syndicat juif ». Devant le conseil d’enquête, Esterhazy reconnaît son lien avec Du Paty de Clam et donc avec l’État-Major et, à la suite de cette enquête, il est mis en réforme. Ça tombe bien, Cavaignac le trouvait encombrant et voulait s’en débarrasser.
Le 30 août, c’est au tour d’Henry d’être convoqué. Le ministre de la Guerre explique la situation à De Boisdeffre et Gonse qui sont là aussi et n’en mènent pas large. Cavaignac interroge Henry et fait remarquer la similitude entre le « faux Henry » et une autre lettre de Panizzardi. De Boisdreffe et Gonse ne bronchent pas et, voyant que ses supérieurs ne le soutiendront pas, Henry s’effondre et avoue avoir fait quelques petits arrangements. Mais quand Cavaignac lui demande qui lui a demandé de faire ces arrangements, il ne balance pas l’État-Major et se contente de dire qu’il a agi de son propre chef, pour son pays.
Henry est arrêté et conduit en prison au Mont-Valérien.
Suite à cette entrevue, le général De Boisdreffre rédige une lettre à l’attention du ministre où il dit avoir été trompé par Henry en qui il avait toute confiance – non, vous ne rêvez pas – et donne sa démission, préservant ainsi la seule chose qu’il peut encore sauver : sa réputation. Cavaignac n’est pas stupide, il se doute bien qu’Henry n’a pas fait ça tout seul dans son coin mais, ce qu’il cherche, c’est à conserver le beau rôle et à empêcher coûte que coûte la révision du procès Dreyfus, quand bien même il a compris à présent que Dreyfus est innocent.
Quant à De Pellieux, qui a beaucoup protégé Esterhazy lui aussi, il se sait dans une situation inconfortable et demande sa mise à la retraite en prétextant qu’il a perdu confiance en ses supérieurs qui l’ont fait travaillé sur des faux documents – non, vous ne rêvez toujours pas.
Au Mont Valérien, Henry se sait abandonné par ses supérieurs et le lendemain de son incarcération, après avoir écrit plusieurs lettres et bu plus que de raison, il est retrouvé mort dans sa cellule, la gorge tranchée avec un rasoir. Ce suicide enflamme la presse nationaliste qui transforme Henry en héros patriote : Henry aurait fabriqué un faux pour renforcer les preuves de la culpabilité de Dreyfus et pour éviter que l’armée ait à divulguer des documents qui aurait pu compromettre la sécurité de l’État. C’est la naissance du « faux patriotique ». Le reste de la presse se dit maintenant persuadée que la révision du procès Dreyfus est inéluctable. Brisson, le premier ministre, en est également convaincu, son gouvernement aussi, sauf Cavaignac, qui ne voit toujours pas pourquoi il faudrait revenir sur le cas Dreyfus. Son comportement inquiète un peu et, après une énième entrevue avec Brisson, le ministre de la Guerre quitte le gouvernement, drapé dans la certitude d’être le défenseur de la patrie. Esterhazy est parti se cacher à Londres, plus rien ne semble s’opposer à une révision du procès et Brisson contacte Mathieu Dreyfus et lui conseille de demander la révision, ce que Lucie fait dans la foulée, en espérant que cette fois-ci, ce soit la bonne.
Sur de le chemin de la révision du procès Dreyfus
Le 26 septembre 1898, la question de la révision du procès est étudiée en Conseil des Ministres. Brisson craint que cela ne fasse éclater le gouvernement et il a raison. Le président Félix Faure, qui a peur pour sa place, pense s’attirer les bonnes grâces du peuple en s’opposant à la révision et encourage le nouveau ministre de la guerre à faire de même. Ce nouveau ministre s’appelle Zurlinden, il est persuadé de la culpabilité de Dreyfus et il a fait inculper Picquart pour « faux et usage de faux » pour accréditer l’idée que « le petit bleu », le document qui prouve la culpabilité d’Esterhazy, a été créé par Picquart. Picquart, loin d’être stupide, a vu le coup venir et fait publier dans la presse une lettre où il explique que si on le retrouve mort dans sa cellule avec un rasoir à la main comme Henry, ce ne sera pas un suicide. Il est ensuite écroué et mis au secret : même Labori, son avocat, ne peut lui parler. Mais les autres membres du gouvernement savent que la révision est quasi certaine et, par six voix contre quatre, les ministres se résolvent à saisir la cour de Cassation de la demande de révision déposée par Lucie Dreyfus. Dans la foulée, Zurlinden claque la porte du ministère de la guerre, cinq jours seulement après sa nomination. Brisson va sérieusement ramer pour lui trouver un successeur : les ministres de la guerre font partie de l’armée et les généraux ne veulent pas revenir sur le jugement de 1894. C’est finalement le général Chanoine qui s’y colle mais seulement après s’être engagé à accepter la révision. Fin octobre, la demande est jugée recevable mais la cour de Cassation déclare qu’il sera procédé à une instruction complémentaire.
Lors de la rentrée parlementaire, alors que le Palais-Bourbon, où siège la Chambre des députés, est cernée par les manifestants, coup de théâtre ! Le général Chanoine se dit solidaire des chefs de l’armée et démissionne. Le gouvernement n’y survit pas et c’est Charles Dupuy qui prend le poste de premier ministre ou plutôt qui le reprend : c’était déjà lui le premier ministre en 1894, quand l’affaire Dreyfus a éclatée, lui qui a décidé de l’arrestation de Dreyfus et qui a couvert les agissements de Mercier, le ministre de la guerre d’alors. Félix Faure espère que Dupuy s’opposera à la révision et Dupuy espère quant à lui naïvement que les gradés mis en cause vont tout avouer.
Pendant ce temps, le climat en France et surtout à Paris est épouvantable. Des nationalistes promettent les pires supplices aux juifs en hurlant dans la rue, les rumeurs de coup d’État vont bon train et les journaux d’extrême-droite se déchaînent. Il y a notamment cet article d’Henri Rochefort dans le journal L’Intransigeant qui décrit avec force détails les tortures qu’il faudrait infliger aux membre de la cour de Cassation et croyez-moi, c’est assez abominable. La Libre Parole titre : « La révision, c’est la guerre » et ouvre une souscription en faveur de la veuve d’Henry, afin qu’elle puisse attaquer en diffamation le dreyfusard Joseph Reinach à la suite d’un article publié dans Le Siècle. Cette souscription, qu’on appelle « Le monument Henry » est un véritable succès avec 131 000 francs, ce qui est énorme, donnés par près de 25 000 souscripteurs qui, pour la plupart, vont accompagner leur don de commentaires antisémites.
Pendant ce temps, l’armée se concentre sur Picquart. Zurlinden, qui a marqué le ministère de la guerre par son passage éclair, a retrouvé son précédent poste de gouverneur de Paris. Il demande à faire passer Picquart en Conseil de guerre, conseil qui, si les membres sont choisis judicieusement, condamnera Picquart et annulera l’action de la Cour de Cassation. Les dreyfusards le savent bien et se mobilisent pour faire renvoyer le Conseil de guerre à une date ultérieure afin qu’il n’entrave pas le travail de la cour de Cassation pour la révision du procès Dreyfus. Entre la presse d’extrême-droite qui appelle le Palais de Justice « la Synagogue » ou « l’antre des juifs » et les nationalistes qui menacent de déclencher une guerre civile et qui commencent à s’en prendre physiquement aux dreyfusards, la Cour criminelle essaie tant bien que mal de faire son enquête. Cette cour est composée de treize conseillers et d’un avocat général et est présidée par Louis Loew. Les différents ministres de la guerre ont été interrogés mais, étant donné qu’ils se retranchent tous derrière la sacrosainte raison d’État, la chambre criminelle n’a d’autre choix que de demander la communication du dossier secret et la comparution de Picquart. La menace de la guerre avec l’Allemagne est de nouveau brandie mais les magistrats, bien qu’insultés dans une certaine presse, restent droits dans leurs bottes et sont appuyés par Raymond Poincaré, alors jeune député Lorrain. Il était membre du gouvernement en 1894 et s’était tu alors, mais il a changé d’avis et va convaincre le nouveau ministre de la guerre – qui s’appelle Charles de Freycinet – de l’importance de la révision et le pousser à prendre position publiquement en dénonçant devant la Chambre des députés les manœuvres de l’État-Major pour étouffer la vérité.
Les antirévisionnistes se sont toutefois trouvé un allié de poids en la personne de Jules Quesnay de Beaurepaire qui dirige la chambre civile de la Cour de Cassation. Je vous explique : la Cour de Cassation était, à cette époque, composée de trois chambres : la Chambre criminelle, la Chambre civile et la Chambre des requêtes, qui travaillent chacune sur leurs propres affaires. Quesnay de Beaurepaire, qui préside la chambre civile, est un antirévisionniste forcené et se répand en mensonges antisémites dans la presse. Les membres de la Chambre des requêtes, tout comme ceux de la Chambre civile, sont opposés à la révision du procès. Mais c’est la troisième chambre, la Chambre criminelle, qui gère le dossier. Quesnay de Beaurepaire accuse la Chambre criminelle d’être de mèche avec les dreyfusards et démissionne avec fracas et tout ce remue-ménage oblige le garde des Sceaux à proposer que les trois chambres de la Cour de Cassation soient réunies pour ce dossier, ce qui est une atteinte aux droits de la justice et met en péril la demande de révision. Malgré la colère de nombreux magistrats, la réunion des trois chambres est votée très rapidement à la Chambre des députés et le jour où elle est censée être votée au Sénat, le 16 février 1899, coup de théâtre, le président Félix Faure meure, possiblement d’un AVC, après un rendez-vous avec sa maîtresse dans le palais présidentiel. C’est Émile Loubet, alors président du Sénat, qui est élu à sa place dans une ambiance électrique. Au Sénat justement, Pierre Waldeck-Rousseau s’exprime pour la première fois sur l’Affaire et dénonce la « conspiration morale à l’intérieur du gouvernement » et dans la rue avec les différentes ligues d’extrême-droite qui se sont créés en réponse à la Ligue des droits de l’Homme. Tous ces changements politiques n’empêchent cependant pas la loi pour la réunion des chambres de la cour de Cassation de passer.
Ce n’est donc pas très bien parti pour la demande de révision du procès Dreyfus. La Chambre criminelle continue toutefois son travail et écarte définitivement Picquart du tribunal militaire. Pendant ce temps, au gouvernement, la valse des ministres de la guerre continue. Freycinet, le dernier en date, démissionne rapidement et est remplacé par un certain Camille Krantz. Les trois chambres réunies de la Cour de Cassation se sont mises au travail et la Chambre civile et la Chambre des requêtes découvrent avec stupeur et consternation les pièces du dossier secret. L’enquête de la Chambre criminelle est exemplaire et toutes les dépositions recueillies plaident l’innocence de Dreyfus. Malgré les manœuvres des nationalistes et la réunion des trois chambres, le rapport du président de la Cour de Cassation conclut à l’innocence de Dreyfus et à la culpabilité d’Esterhazy. Entretemps, Du Paty de Clam a été inculpé pour faux témoignage et, le 3 juin 1899, cinq ans après le début de l’Affaire, la Cour de Cassation annule le jugement de 1894 : Dreyfus pourra bénéficier d’un nouveau procès. Enfin !
Quelques jours plus tard, Picquart, qui vient de bénéficier d’un non-lieu avec son ami Leblois, sort de prison où il a passé plus d’un an et Zola revient de son exil pour obtenir justice dans son propre cas. Quant à Esterhazy… il reste fidèle à lui-même, en multipliant les interviews. Au grand désespoir de ses protecteurs, il clame maintenant avoir écrit le bordereau et surtout que De Boisdeffre, Gonse et Mercier le savaient. Autant vous dire que ça met Drumont, le patron de La Libre Parole, dans l’embarras, lui qui a fait son beurre sur le dos de Dreyfus. Mais chaque problème a sa solution, n’est-ce pas ? Et La Libre Parole accuse bientôt Esterhazy de s’être vendu au « syndicat juif ».
En tous cas, en ce mois de juin 1899, Dreyfus, toujours maltraité et mal en point sur l’Île du Diable, constate avec surprise que le gardien-chef lui rend des visites fréquentes et lui parle avec un respect tout à fait inhabituel. Imaginez son émotion quand on lui donne le courrier qui lui annonce que le jugement de 1894 est annulé, qu’il va revenir sur le continent pour bénéficier d’un nouveau procès, qu’il peut reprendre l’uniforme et être replacé dans son grade. Il redevient officiellement le capitaine Dreyfus.
On peut se poser la question de savoir pourquoi cette révision a été acceptée à ce moment-là alors qu’elle a été plusieurs fois refusée auparavant. Outre le changement dans l’opinion publique et l’engagement de personnalités de premier plan, il faut noter que la révision a été acceptée par des magistrats et non pas par des militaires. Et surtout, ces magistrats ont sans doute conscience que le régime républicain est menacé. La IIIème République s’est installée après une période très instable et une succession de régimes politiques différents et, même si on est de nouveau sous une république, les menaces sont nombreuses, et particulièrement en 1899. Début juin, juste après l’annonce de l’annulation du jugement de 1894, le président Émile Loubet est agressé par des antidreyfusards qui profitent de la complaisance des forces de l’ordre. Une manifestation républicaine est organisée par la suite et fortement réprimée par la police. La Libre Parole appelle à la révolte et lorsque Dupuy, le premier ministre tente de mettre en accusation le général Mercier, l’ancien ministre de la Guerre qui est l’un des piliers de l’accusation de Dreyfus, les nationalistes lancent une pétition nationale. C’est le début d’une grave crise politique et le gouvernement démissionne. C’est Waldeck-Rousseau, dont j’ai parlé tout à l’heure qui devient premier ministre. Il veut mettre un point final à l’affaire Dreyfus et en faire un élément d’une politique de défense nationale. Il fait muter et sanctionner un certain nombre de personnes et nomme le général Galliffet, alors en retraite, au ministère de la Guerre. Celui-ci déplace des généraux comme De Pellieux, Zurlinden ou encore Roget, l’ancien chef de cabinet du ministère de la Guerre. Mais il ne touche pas aux personnes directement liées à l’affaire.
Waldeck-Rousseau, quant à lui, fait arrêter des dizaines de personnalités nationalistes. Il sait que si Dreyfus est acquitté, il y aura des violences, il essaie donc d’anticiper ce nouveau procès qui s’annonce sous haute tension.
Le Procès de Rennes : de la culpabilité de Dreyfus à sa réhabilitation
Le conseil de guerre de Rennes (1899)
Le 9 juin 1899, Alfred Dreyfus, vêtu de quelques habits envoyés par le maire de Cayenne, prend le bateau mais s’aperçoit vite que, malgré les circonstances, il n’est pas traité comme un innocent : il est toujours enfermé et bénéficie seulement d’heures de promenade sur le pont. Il arrive le 30 juin puis voyage en train, sans qu’on ne lui dise où il est et où il va. Il arrive finalement à la prison militaire de Rennes, où il se rend compte que le climat de suspicion envers lui n’a pas vraiment changé. Mais pourquoi est-il à Rennes et non pas à Paris ? Eh bien c’est là que va se tenir le conseil de guerre. Le but était sans doute d’éviter la concentration des troubles dans la capitale. En tous cas Dreyfus peut enfin revoir Lucie et Mathieu puis le reste de sa famille. Très vite, il reçoit la visite de ses deux avocats : Maître Demange, celui qui l’a défendu lors du tout premier procès et Maître Labori, avocat de Zola et de Picquart. Les deux hommes lui apprennent les tenants et les aboutissants de son affaire et la déception de Dreyfus est immense, ça l’affecte beaucoup : en bon militaire, il tenait sa hiérarchie en haute estime. Il découvre aussi le climat terrible qui règne en France, d’ailleurs sa femme Lucie n’a pas trouvé d’hôtel à Rennes, personne ne voulant loger la femme du traître.
Dreyfus étant de retour, la presse s’affole. Les journaux d’extrême-droite ont changé leur position : si Dreyfus est innocent, cela veut dire que tous les autres sont coupables, ce qui est inenvisageable. Le général Mercier ne dit d’ailleurs pas autre chose dans l’entretien qu’il accorde au journal L’Intransigeant : il affirme qu’il y a forcément un coupable, lui ou Dreyfus et comme lui est innocent, le coupable est forcément Dreyfus.
Le Conseil de Guerre commence début août 1899 dans la salle des fêtes, réquisitionnée pour l’occasion car c’est la seule salle capable d’accueillir autant de monde. Des huis clos sont prévus, notamment lors de la présentation du dossier secret. Le procès débute par l’interrogatoire de Dreyfus, un interrogatoire fort brutal, mené par le colonel Jouaust, le président de ce conseil de guerre. Dreyfus continue inlassablement de clamer son innocence mais il est très diminué. Les années passées au bagne l’ont considérablement affaibli et la découverte des dessous de son affaire ont aggravé son état : il souffre d’accès de fièvre réguliers dus à la malaria qu’il a contractée en Guyane, il a perdu des dents et il a tellement maigri qu’il a demandé à Lucie de faire rembourrer son costume pour faire croire que son corps le remplit un peu plus. Et le procès l’épuise. Même Maurice Barrès, un des chefs de file du nationalisme, aura un très bref moment de compassion en voyant Dreyfus dans cet état. Mais, en vrai, ça n’émeut pas grand monde. Le problème, c’est que Dreyfus n’a toujours pas le comportement fantasmé d’une victime. Il montre toujours beaucoup de retenue, là où tout le monde attend plus de passion, dirons-nous. Clemenceau enverra même un petit mot aux avocats de Dreyfus pour leur dire qu’un peu de révolte de la part de l’accusé soulagerait sans doute le public.
Le 12 août, le général Mercier est à la barre et débite mensonge sur mensonge. Il reparle de la possibilité d’une guerre imminente avec l’Allemagne et affirme que même l’empereur d’Allemagne connaît Dreyfus alors que l’ancien président Casimir-Perier, qui vient lui aussi témoigner, a tordu le cou à cette idée de menace de guerre. Mercier va pousser le vice jusqu’à affirmer que s’il avait le moindre doute sur la culpabilité de Dreyfus, il lui dirait qu’il s’est trompé de bonne foi. Cependant, il va mettre les antidreyfusards et la presse nationaliste en colère car tout le monde pense qu’il a une preuve indubitable de la culpabilité de Dreyfus mais qu’il ne la donne pas, ce qui est faux bien sûr.
Deux jours plus tard, coup de théâtre, un antidreyfusard tente d’assassiner Labori, qui se rendait au tribunal avec Picquart. Son pronostic vital n’est pas engagé mais la suspension des débats jusqu’à rétablissement de l’avocat est refusée. Le procès reprend donc. Même si les conditions de détention de Dreyfus, qui sont évoquées, créent un malaise dans l’assistance, les anciens ministres de la guerre, Billot, Chanoine, Zurlinden, Cavaignac, défilent devant le conseil de guerre pour affirmer la culpabilité du capitaine, mais ils évitent soigneusement d’évoquer le bordereau. Il en va de même pour Roget et même Cuignet, qui a pourtant révélé le « faux Henry ». Il raconte n’importe quoi et provoque même la colère de Dreyfus. De Boisdeffre, diminué depuis sa démission, charge aussi Dreyfus, Gonse également, malgré un témoignage embrouillé. Concernant le « faux Henry » il dira, je cite, que c’est « un fait extrêmement regrettable, tout à fait malheureux, mais enfin, il faut en laisser la culpabilité à celui l’a fait ». Dreyfus, désespéré, voit bien que les membres du Conseil de guerre gobent tout. Le problème, c’est que tous ces témoins sont nombreux et gradés : à travers eux c’est l’institution de l’armée qui parle, mais c’est aussi l’armée qui juge. Et ça se sent, notamment quand Picquart vient déposer pendant près de 5h et que le président accentue bien le « Monsieur Picquart » pour lui rappeler qu’il n’est plus de la maison.
Côté dreyfusard, ça ne se passe pas très bien. Pourtant l’un des experts en écriture du procès de 1894 vient expliquer qu’il s’est trompé, un général vient témoigner que Dreyfus ne pouvait pas connaitre le mécanisme du canon de 120 mentionné dans le bordereau et un commandant viendra bien certifier que Dreyfus n’était pas en manœuvre à la date mentionnée par le bordereau. Quand à Lebrun-Renault, l’affabulateur qui a inventé les aveux de Dreyfus, il s’emmêle les pinceaux et est pris d’une amnésie soudaine. Esterhazy, s’il refuse de venir témoigner, écrit toutefois depuis Londres des lettres hallucinantes aux hauts dignitaires de l’armée où il annonce que le jour où il décidera de parler, les grands pontes de l’armée seront châtiés.
Non, quand je dis que, côté dreyfusard, ça ne se passe pas très bien, c’est en interne. Labori et Demange, les deux avocats, ne s’entendent pas du tout et ne sont pas d’accord sur la façon d’aborder la défense de Dreyfus et ça se ressent. Labori, comme Picquart et Clémenceau, veut contraindre les juges à reconnaître publiquement les conclusions de la Cour de cassation et désavouer les généraux du premier conseil de guerre. Mais le gouvernement veut jouer la conciliation bien qu’il sait l’État-Major coupable. En fait Waldeck-Rousseau, qui est convaincu de l’innocence de Dreyfus, pense que ménager l’armée permettrait d’obtenir l’acquittement. Pour Mathieu Dreyfus, la situation est très difficile. Il fait le gendarme entre les deux avocats et on pousse son frère, ruiné physiquement, à changer ses réactions pour gagner l’opinion publique, ce qu’il ne fait évidemment pas. Mathieu est un peu le référent de la famille à ce moment-là. Bien qu’Alfred Dreyfus ait travaillé le dossier autant qu’il le pouvait et autant que ses forces le lui permettaient, il n’est pas en mesure physiquement, qui plus est depuis sa cellule, de gérer les différentes problématiques qui se présentent. Donc, Mathieu doit arbitrer concernant les plaidoiries : en effet, les deux avocats sont censés prendre la parole l’un après l’autre et il faut que l’ensemble ait un minimum de cohérence. Mais Demange et Labori ne s’adressent même plus la parole. Alors, même si c’est douloureux pour Mathieu, il doit prendre une décision : il décide de se ranger du côté de Demange et de Waldeck-Rousseau et demande à Labori de ne pas plaider.
Maître Demange plaide donc seul au début du mois de septembre pendant 5h. Il évite de heurter l’État-Major et tente de semer le doute dans l’esprit des membres du conseil de guerre tout en vantant leur impartialité supposée. Et surtout il rappelle que personne ne peut condamner Dreyfus parce qu’on sait que ce n’est pas lui qui a écrit ce fichu bordereau ! Eh bien malgré les évidences, malgré les énormités qui ont été commises dans cette affaire et que je vous raconte depuis plus d’un épisode et demi, après 1h45 de délibération, le Conseil de guerre de Rennes, à cinq voix contre deux, reconnaît Dreyfus coupable de haute trahison… mais avec les circonstances atténuantes. Il est condamné à 10 ans de détention et doit subir une nouvelle dégradation. Dreyfus n’avait pas beaucoup d’espoir, il avait compris que le problème était que ce n’était pas tant lui qu’on jugeait mais les hauts dignitaires de l’armée. C’est Labori, très ému, qui vient annoncer la nouvelle au capitaine. Lorsque Mathieu et Lucie le rejoignent en prison, le pauvre Dreyfus s’effondre : lui qui place son honneur au-dessus de tout, il ne supportera pas une deuxième dégradation. Mathieu lui promet qu’il fera tout pour qu’il obtienne justice et, curieusement, ce verdict peut aussi donner quelques espoirs en ce sens. Parce qu’il est bizarre ce verdict, vous ne trouvez pas ? Peut-on trahir son pays avec des circonstances atténuantes ? Non, clairement pas. Et même si la presse nationaliste exulte à l’annonce du verdict, dans la foulée, le Conseil de guerre décide finalement que Dreyfus n’aura pas à subir pas une nouvelle dégradation. L’espoir est donc permis, malgré tout et les avocats de Dreyfus font donc directement une demande de révision. Encore une fois.
La grâce présidentielle et la réhabilitation d'Alfred Dreyfus
La grâce du président
Alors même que le Conseil de guerre renonce à la dégradation de Dreyfus, Mathieu est reçu par le premier ministre, Waldeck-Rousseau, qui cherche un moyen de réhabiliter le condamné sans froisser l’armée. Il propose donc à Mathieu de gracier son frère : ce serait à la fois un geste d’apaisement de la part du gouvernement et une réaction républicaine au verdict militaire. De nombreux Dreyfusards, notamment Joseph Reinach, pensent qu’il faut accepter la proposition du gouvernement pour mieux continuer le combat ensuite mais d’autres, comme Clemenceau, sont très réticents. Mathieu fait partie des personnes favorables à la grâce présidentielle, d’autant qu’il est affolé par l’état de santé de son frère. Sauf que son frère, justement, du fond de sa cellule, refuse. En effet, il ne peut être gracié que s’il accepte de retirer sa demande de révision. La grâce fera de lui un homme libre, certes, mais elle ne fera pas de lui un innocent et pour Dreyfus, accepter cette offre, c’est accepter sa culpabilité. Cependant, après une longue conversation avec son frère, il finira par accepter. Les arguments de Mathieu ? Déjà, sa santé déclinante (pour demander réparation, encore faut-il être vivant) et bien sûr, la possibilité pour le capitaine de retrouver enfin sa femme et ses enfants. Dreyfus, fatigué, retire donc sa demande de révision, une nouvelle humiliation diront Jaurès et Clemenceau. Mais du côté du gouvernement, ça n’est pas aussi simple que ça en a l’air : le président Émile Loubet veut absolument ménager l’armée et demande un délai entre l’annulation de la demande de révision et la grâce : il ne veut justement pas que la grâce présidentielle soit considérée comme une réaction du gouvernement envers la décision du Conseil de guerre. Ce sont les dreyfusards qui vont trouver une solution : une grâce médicale, Dreyfus sera gracié et libéré en raison de son état de santé, ce qui permet d’éviter ce délai et de donner au président Loubet l’impression que l’honneur de l’État-Major est sauf. Ainsi, le 19 septembre 1899, Alfred Dreyfus est enfin libre. Ironie tragique de l’histoire : le même jour, le sénateur Scheurer-Kestner, soutien indéfectible de la famille Dreyfus, poursuivi par la haine des nationalistes, de l’armée et d’une partie de l’opinion publique, décède après avoir suivi le second procès de Dreyfus depuis sa chambre de malade.
À sa sortie de prison, Dreyfus fera publier une note écrite par Jean Jaurès :
« Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura pas un français qui m’impute le crime abominable qu’un autre a commis. J’ai donc accepté de me rallier à une solution qui laisse en suspens le règlement définitif de mon affaire. Aux yeux de la loi, je suis toujours considéré comme un traître ! »
Cette grâce est un geste très politique. Waldeck-Rousseau impose à Dreyfus de retirer sa demande de révision pour bénéficier d’une autre solution qui le laisse coupable. C’est une décision qui va tout à fait dans le sens de son gouvernement de « défense de la république » et permet surtout de calmer la crise. Et s’il y a bien une chose qui montre que le geste du gouvernement n’a rien d’humaniste, c’est bien la proposition de loi du ministre de la Guerre Galliffet qui va être déposée quelques jours plus tard par Waldeck-Rousseau devant la Chambre des députés, loi destinée selon lui à oublier le passé, à clore ce qu’il qualifie « d’incident ». Cette loi propose ni plus ni moins qu’une amnistie générale pour toute les procédures judiciaires rattachées à l’affaire Dreyfus. Oui, vous avez bien lu: avec cette loi, Mercier, De Boisdeffre, Gonse, Du Paty de Clam, De Pellieux et compagnie seront définitivement à l’abri de toute poursuite judiciaire. Dreyfus proteste bien sûr : cette loi l’empêcherait de saisir la Cour de Cassation. Picquart, qui espère aussi réparation, s’élève de même contre cette loi, comme Zola, Clemenceau, Jaurès et bien d’autres. Et vous savez quoi ? Cette loi est passée, en mars 1900 et parmi les personnes qui ont voté pour, on retrouve le général Mercier, devenu sénateur entretemps. Dénoncée comme une infamie par les dreyfusards, cette loi va diviser les personnalités autour de Dreyfus. D’ailleurs, un certain nombre d’entre eux vont reprocher à Dreyfus d’avoir accepté l’amnistie sans laquelle cette loi n’aurait jamais vu le jour. C’est notamment le cas de Picquart et de Labori. L’avocat va d’ailleurs purement et simplement claquer la porte du groupe des dreyfusards.
Cet évènement met aussi en avant un fait qui est vrai déjà depuis quelques temps déjà, c’est que l’affaire Dreyfus n’appartient plus seulement qu’à Dreyfus. Le capitaine est devenu, bien malgré lui, un symbole. Sa décision d’accepter la grâce présidentielle, il l’a prise pour des raisons privées mais elle ne correspond pas à une posture de symbole.
En tous cas, Mathieu et Alfred Dreyfus sont convaincus que, de nouveau, la conviction des juges du Conseil de guerre s’est faite grâce à un document qui n’a pas été donné aux avocats de la défense. On serait donc sur la même problématique que lors du procès de 1894. D’ailleurs, pendant l’audition des témoins, le général Mercier a parlé d’un document annoté par l’empereur d’Allemagne lui-même et mettant directement Dreyfus en cause. Étant donné que ce document ne peut pas exister, s’il a effectivement été montré aux juges, c’est qu’il faux.
En attendant de pouvoir travailler sur le sujet, le plus important est d’extraire Dreyfus de sa prison et de Rennes pour qu’il puisse se soigner. Au lieu de retourner à Paris, les deux frères Dreyfus partent à Carpentras, chez l’une de leurs sœurs, où les attendent Lucie et les enfants. Ils sont escortés par des policiers en civils qui ont fort à faire. À Bordeaux par exemple, les deux frères auront bien du mal à déjeuner, oppressés par une foule à l’extérieur du restaurant qui scande « Mort au traître ! ». Une fois à Carpentras, bien qu’entouré de sa famille, Alfred Dreyfus voit sa santé décliner sous le poids du travail qu’il s’impose sur son propre dossier. Il accepte d’aller se mettre au vert quelques temps en Suisse mais, lorsque Picquart et Labori l’accusent presque de désertion, il décide de rentrer à Paris, chez ses beaux-parents. Là-bas, comme ailleurs, il reçoit des lettres anonymes et des menaces. La presse nationaliste ne lâche toujours pas le morceau et reprend à l’envi la fable du bordereau annoté par Guillaume II. Épuisé, Dreyfus repart en Suisse où il travaille sur ses mémoires qu’il publiera en 1901, et revient à Paris le 30 septembre 1902 pour participer aux funérailles d’Émile Zola. Malgré les risques pesant sur sa personne, Dreyfus a souhaité assister à la cérémonie d’hommage à celui qui a mis en jeu sa réputation et sa fortune pour lui.
La réhabilitation du capitaine Dreyfus
À partir de 1900, la France commence à oublier l’affaire, qu’on considère terminée. À Paris, on se passionne plutôt pour l’exposition universelle et l’ouverture de la première ligne de métro. Le paysage politique, lui, continue de changer. Les élections législatives de 1902 sont largement gagnées par le bloc de gauche et Jean Jaurès, qui dirige le parti socialiste français et anime la délégation des gauches récupère son mandat à la Chambre des députés. Waldeck-Rousseau, malade, a été contraint de quitter ses fonctions. Il est remplacé par Émile Combes, un radical anticlérical qui fait partie des personnes convaincues de l’innocence de Dreyfus. Petit aparté : un radical, à cette époque, c’est quelqu’un qui se situe plutôt au centre droit. Bref, le climat politique est relativement stable malgré une poussée nationaliste et, en 1903, certains dreyfusards souhaiteraient en profiter pour amener le sujet de la réhabilitation de Dreyfus sur le tapis. Alfred Dreyfus, dont la santé est toujours vacillante, continue ses allers-retours entre la Suisse et la France et, avec son frère Mathieu, ils continuent inlassablement leurs recherches concernant ce fait nouveau qui permettrait de demander la révision du procès. Mathieu se focalise sur la photo du bordereau soi-disant annoté par l’empereur d’Allemagne publié dans la presse et qui aurait fortement impressionné les juges de Rennes.
Au vu du contexte, Jaurès décide donc d’interpeller la Chambre des députés les 6 et 7 avril 1903 d’autant que certains députés nationalistes de cette chambre se sont faits élire en utilisant l’Affaire. Il rappelle, entre autres, que le Conseil de guerre a purement et simplement piétiné le travail d’enquête de la Cour de Cassation et grâce aux notes personnelles de feu l’ancien sénateur Scheurer-Kestner, il montre que le bordereau annoté était la clef de l’affaire depuis 1897. Jaurès martèle qu’à travers cette affaire, c’est l’ensemble des républicains qui est visé par les nationalistes et il demande à la Chambre de s’engager. Après ce très long discours, le général André, le nouveau ministre de la Guerre, accepte qu’une nouvelle enquête soit menée mais le gouvernement fait marche arrière quasi immédiatement. Dreyfus en a ras-le-bol. Il s’en ouvre à Clemenceau, ravi de le voir enfin combatif et lui promet d’arracher une décision au premier ministre. Finalement, un compromis est trouvé : le gouvernement va ouvrir une enquête mais non pas de son propre chef mais parce que Dreyfus le demande et ce sera une enquête à titre personnel seulement. C’est notamment le capitaine Tage, l’officier d’ordonnance du ministre de la Guerre, qui va s’en charger. Il confronte les dossiers de 1894 avec ceux du procès de Rennes et fouille dans les archives de la Section de Statistique. Le plus ironique dans l’histoire, c’est qu’il sera aidé de l’archiviste Gribelin, dont je n’ai pas parlé mais qui était présent à toutes les étapes de cette affaire et a aidé à arranger les faux documents. Tage découvre les faux du dossier secret mais également une autre série de faux documents que Gonse avait dissimulé au premier conseil de guerre sur ordre de son supérieur De Boisdeffre. Il découvre que Gonse, Henry et même Cuignet ont écarté des pièces allemandes favorables à Dreyfus, il se rend compte que la comptabilité du service a été falsifiée pour masquer les faux rapports, qu’Henry a modifié la gestion de plusieurs fonds pour nuire à Picquart, bref, Tage et André, découvre l’ampleur du complot. L’enquête dure six mois et se termine par le dépôt d’un rapport le 19 octobre 1903. Ce rapport est honnête, il ne cache rien des découvertes accablantes qui ont été faites. Malgré tout, Émile Combe, le premier ministre, tergiverse et met un mois à transmettre le dossier. Dans la foulée, Dreyfus dépose une demande de révision et, le 25 décembre 1903, il apprend que sa demande est approuvée. Le mois d’après, la Cour de Cassation emboîte le pas au gouvernement et, après lecture du dossier, conclut à la nécessité de la révision du procès mais elle souhaite toutes les garanties : pendant huit mois elle va continuer d’enquêter, recevoir un maximum de témoins et commander des rapports extérieurs à d’éminents spécialistes scientifiques qui concluent tous que Bertillon et sa théorie de l’autoforgerie sont une imposture.
En mars, le procureur général de la cour de Cassation achève un réquisitoire de 800 pages et invite les juges à casser le jugement de Rennes. C’est une prise de position très politique parce qu’il ne préconise pas le renvoi de l’affaire devant un nouveau conseil de guerre. Ça ne paraît pas comme ça, mais c’est un moment-clé de l’histoire de l’armée et de la justice française : c’est le début du dessaisissement de la justice militaire, un processus dont le terme n’arrivera qu’en 1982 avec une loi portée notamment par Robert Badinter qui supprime purement et simplement les tribunaux militaires en temps de paix.
La procédure de révision, pourtant en bonne voie, va considérablement ralentir ensuite, majoritairement pour des raisons politiques. Émile Combes a démissionné, le bloc de gauche a éclaté, tout ça juste avant les élections législatives de 1906. Mais l’Affaire ne passionne plus comme avant : dans la campagne des législatives on parle plus de la question de la séparation de l’Église et de l’État que de l’affaire Dreyfus. Même les nationalistes et les antidreyfusards semblent s’être enfin lassés. Clemenceau étant d’ailleurs le grand vainqueur de ces élections (il est devenu ministre de l’Intérieur), la procédure de révision peut enfin reprendre.
En juin 1906, l’audience publique des chambres réunies de la Cour de Cassation s’ouvre, dans l’indifférence générale, il faut bien le dire. Dreyfus, pour ne pas risquer d’échauffer les esprits, s’est contenté de se faire représenter par Lucie et Mathieu. Picquart est également présent. Après le long réquisitoire du procureur général Baudouin, la plaidoirie de l’avocat de Dreyfus qui dure trois jours, les protestations vaines d’Esterhazy, Du Paty de Clam, Cuignet , Mercier et compagnie, le 12 juillet, la Cour de Cassation annule le jugement du conseil de guerre. Alfred Dreyfus obtient enfin justice et est rétabli dans son grade de capitaine, 12 ans après le début de l’Affaire. Le jour-même, Dreyfus écrit à Picquart qui le remerciera pour son message mais lui dira qu’il aurait mieux valu passer en Conseil de Guerre. Encore une fois, il est vrai que sans Picquart, il aurait été compliqué pour Dreyfus d’être innocenté mais il ne faut pas oublier que Picquart est antisémite et que tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour l’armée. En plus, il en a toujours voulu à Dreyfus d’avoir accepté l’amnistie. Les Dreyfusards ont héroïsé Picquart très certainement parce que (et c’est malheureux à dire), avoir un gradé catholique – donc non-juif – de leur côté leur permettait de mieux avancer dans leur travail pour la réhabilitation de Dreyfus.
En tous cas, le lendemain du jugement de la Cour de Cassation, la Chambre des députés votent deux projets de lois concernant Dreyfus et Picquart. Dreyfus est nommé chef d’escadron, il reçoit donc le grade de commandant en plus de celui de chevalier de la Légion d’Honneur. Par contre, fait important, la période de déportation n’est pas récupérée dans l’ancienneté de Dreyfus, ce qui veut dire qu’il ne pourra pas devenir général, grade auquel il aurait pu prétendre si le temps passé en déportation ne lui avait pas été décompté de son ancienneté. Oui, c’est injuste, encore une fois, d’autant que Picquart, lui, est réintégré dans l’armée au grade de général de brigade mais il ne perd pas d’ancienneté et ne cachera pas son indifférence quant au sort de Dreyfus. Pourtant, il sera un des rares, avec les proches de Dreyfus, le procureur général de la Cour de Cassation et Anatole France, un dreyfusard très actif, à assister à la remise de la Légion d’honneur à l’ancien capitaine. Cette cérémonie a lieu dans la petite cour de l’École Militaire, Dreyfus ayant refusé qu’elle se tienne dans la cour d’honneur où il avait été dégradé. Le capitaine Tage, qui a mené la dernière enquête, est élevé au rang d’officier de la Légion d’honneur et, à l’initiative de quelques sénateurs et députés, plusieurs dreyfusards sont honorés comme Trarieux ou Scheurer-Kestner et le transfert des cendres de Zola au Panthéon est également décidé. C’est d’ailleurs lors de la cérémonie de transfert de ses cendres, en juin 1908 qu’on pourra se rendre compte à quel point l’équilibre trouvé à la sortie de l’affaire est encore fragile et le climat encore hostile puisqu’un journaliste d’extrême-droite, proche de Drumont, va tenter d’abattre Dreyfus qui sera juste blessé. Le journaliste en question, au terme d’un procès particulièrement politisé par l’extrême droite, sera acquitté. Il dira « c’est la révision de la révision ». Cet incident va relancer une nouvelle campagne antisémite où le commandant Cuignet va particulièrement s’illustrer. Il y aura notamment une violente manifestation antisémite lors de l’inauguration à Nîmes du monument en hommage à Bernard Lazare, le dreyfusard de la première heure qui est décédé avant d’avoir pu voir la réhabilitation de Dreyfus.
Terriblement déçu par ce coup de frein mis à sa carrière et fatigué, Alfred Dreyfus demande sa mise en retraite en 1907. En tant qu’officier de réserve, il est cependant mobilisé en 1914 : il sera notamment affecté au Chemin des Dames et à Verdun. Il termine sa carrière au grade de colonel et meurt en 1935 à l’âge de 76 ans, dix ans avant son épouse Lucie. Quant à Mathieu Dreyfus, une fois son frère réhabilité, il retourne à sa vie et reprend les affaires familiales à Toulouse. Picquart, quant à lui, va devenir ministre de la Guerre dans le premier gouvernement Clemenceau et meurt en 1914 d’une chute de cheval, juste avant le début de la Première Guerre Mondiale.
Concernant nos conjurés, Sandherr, le chef de la Statistique au début de l’affaire, est mort peu de temps après son départ de la section. Le Général Gonse est peu à peu démis de ses fonctions et meurt en 1917. De Boisdeffre meurt seul et malade en 1919, Du Paty de Clam meurt en 1916 des suites de ses blessures pendant la guerre. Esterhazy, fidèle à lui-même, reste caché en Angleterre d’où il écrit des articles pour la presse française à majorité nationaliste. Il meurt en 1923 et, ironie de l’histoire, il est enterré en Angleterre sous un faux nom et avec une fausse date de naissance. Enfin, le général Mercier continuera sa carrière politique, soutenue par l’extrême droite et mourra en 1921 à l’âge de 88 ans.
Impuni, comme tous les autres.
Comment a-t-on pu en arriver là? Les responsabilité dans l'affaire Dreyfus
La responsabilité de l'armée, de l'État-Major et des politiques dans l'Affaire Dreyfus
On est arrivés au bout du récit de cette incroyable affaire et, même si ce n’est pas facile, je vous propose maintenant de prendre un peu de recul. Parce que, la question dans l’histoire, quand même, c’est « comment a-t-on pu en arriver là ? ».
Déjà, pourquoi l’État-Major s’est obstiné à déclarer Dreyfus coupable, même quand Picquart a découvert l’existence d’Esterhazy, le vrai traitre ? Alors oui, ils étaient tous antisémites mais ça n’explique pas tout. En fait, on est clairement aussi sur des gros problèmes d’ego. Ce sont les historiens qui le disent. Reconnaître Dreyfus innocent aurait forcé De Boisdeffre, Gonse ou encore Mercier à avouer qu’ils l’avaient jugé sans avoir les preuves nécessaires, qui plus est après des manigances et des manœuvres tout à fait illégales. Ça aurait été un terrible aveu d’incompétence, ce qui n’est pas rien quand on est responsable de l’armée française.
Le fait est que l’Affaire Dreyfus met le doigt sur toutes les problématiques de l’armée. Elle montre à quel point cette institution, à l’époque, est gangrénée par l’antisémitisme et ses tendances monarchiques qui lui font détester la république, certes, mais aussi à quel point elle est coupée de la société qu’elle est censée protéger et de la réalité sociale dans laquelle vit la société civile. L’armée ne s’est jamais démocratisée, jamais modernisée et on l’a vu, le schéma de recrutement des officiers n’évolue que très doucement. Comment s’étonner alors d’avoir un État-Major capable de faire l’éloge d’un personnage comme Esterhazy – rappelons que c’est un espion, traître et proxénète occasionnel – et sanctionner un élément compétent comme Picquart ?
Et puis, il y a le fait que la Section de Statistique s’est elle-même empoisonnée avec des initiatives individuelles, des méthodes illégales avec des officiers généraux qui laissaient le champ libre à des subalternes comme Henry ou Du Paty de Clam, sans doute parce que ça les arrangeait bien.
En gros, L’État-Major a sacrifié un innocent par orgueil et, ce faisant, ils en sont arrivés à couvrir le vrai responsable, un officier qui a trahi son pays et toute l’armée. Personnellement, c’est une des choses qui m’a le plus choquée dans l’histoire : les efforts incroyables déployés par tout l’État-Major pour couvrir le vrai traitre Esterhazy afin que leurs malversations ne soient pas découvertes. Ces gradés aussi, finalement, ont trahi leur pays.
Mais évidemment, l’Affaire n’aurait pas connu une telle ampleur sans la démission, au sens figuré, des politiques. Il aurait suffi que Félix Faure le décide pour que l’affaire prenne fin. On le sait grâce aux archives et aux divers historiens qui ont travaillé sur le sujet, les gouvernements successifs savaient que Dreyfus était innocent mais non seulement ils n’ont rien dit mais ils ont même parfois menti par crainte du scandale et des retombées. Clairement, on sent que les différents gouvernements craignaient une grave crise institutionnelle. Du coup, ils ont préféré rester solidaires avec les décisions prises auparavant. Comme dit l’historien Vincent Duclert, « Retrouver la paix valait bien une injustice ». La paix, certes mais aussi le pouvoir. Les politiques étaient, pour la plupart, tellement anxieux de préserver leur pouvoir que toute implication dans l’Affaire leur était impossible. On a d’ailleurs vu ce qui est arrivé à Scheurer-Kestner.
Et enfin, l’élément déterminant dans cette affaire c’est la rencontre de la dimension militaire avec la dimension politique à travers la personne du ministre de la guerre et plus particulièrement Mercier. Il était tenu, en tant que ministre de la guerre, d’informer en permanence le premier ministre des affaires de son ministère, y compris en cas de menace de guerre, menace brandie par l’armée pour garder le silence pendant toute l’affaire. Or, en 1894, Mercier a délibérément cacher des éléments importants du dossier au gouvernement et au premier ministre. Le pouvoir civil s’est donc retrouvé solidaire de l’armée qui lui cachait tout. Mercier a fait attention de détruire tout ce qui pouvait lui nuire avant son départ du ministère mais il a continué à tirer les ficelles et manipuler les gens bien après. La responsabilité de Mercier est donc énorme et c’est l’un des éléments qui a échappé à Zola dans son article « J’accuse ».
Voilà ce qu’on peut dire, rapidement, des responsables. Mais il ne faut pas oublier un autre acteur de cette affaire : l’opinion publique. Elle a eu une importance majeure puisque c’est notamment elle qui a conforté les conjurés dans leur impunité tout comme, en se renversant, elle a dicté la révision finale.
Drumont, Barrès et les autres: les antidreyfusards
Forcément, quand on parle d’opinion publique dans l’affaire Dreyfus, on s’interroge d’abord sur la force du mouvement antidreyfusard. En fait ce mouvement naît de la rencontre des courants antisémite, nationaliste et autoritaire qui existaient déjà alors que le régime républicain avait connu plusieurs crises d’envergure. Le mouvement antisémite tel qu’il existe au moment de l’Affaire vient en grande partie des travaux anthropologiques sur les « races » menés dans les années 1870 qui permettent de diffuser un antisémitisme et un racisme qui se revendiquent de la science. Ces thèses vont avoir beaucoup de succès notamment dans les milieux ouvriers et catholiques. La première Ligue antisémite naît 5 ans avant l’Affaire, en 1889 et elle est en partie dirigée par – devinez qui ? – Édouard Drumont de La libre Parole. Un autre groupe antisémite est créé en 1890 et, en 1892, Maurice Barrès théorise le nationalisme. Les thèmes abordés avant l’affaire, et qui le sont souvent avec beaucoup de violence, sont toujours les mêmes : la prétendue décadence de la France, la haine de la franc-maçonnerie et des protestants et la xénophobie. Les nationalistes défendent le principe d’autorité, que ce soit en politique avec le parti royaliste ou chez les « intellectuels » qui martèlent leur haine de la libre pensée, de l’école et de la science, le tout dans un contexte de rejet du progrès et la négation totale des acquis de la Révolution française. Et c’est sur ce terreau antisémite et nationaliste fertile que vont être plantées les graines de l’affaire Dreyfus.
En fait, l’Affaire va permettre à ces mouvements un peu disparates de se réunir autour de deux grandes figures : tout d’abord Paul Déroulède qui a quand même profiter de l’affaire Dreyfus pour tenter un coup d’État, et Maurice Barrès. Tous ces mouvements vont donc devenir antidreyfusards, à travers plusieurs bastions : l’armée, le clergé et l’aristocratie. Alors oui, pas tous les officiers, vu qu’ils y a des officiers modernistes et pas tous les catholiques non plus mais beaucoup quand même. L’aristocratie est antidreyfusarde à travers son engagement dans le royalisme et de par sa position au sein de l’armée. Et évidemment, vous l’avez bien compris, les antidreyfusards ont bénéficié du pouvoir de très nombreux titres de presse. En plus de La Libre Parole, et de L’Intransigeant, citons Le Gaulois, L’Éclair, L’Écho de Paris, La Patrie, Le Jour ou encore La Croix. Le journal La Croix possède d’autres titres en province qui ont beaucoup occupé le terrain pendant l’affaire Dreyfus et diffusé des idées antisémites en décrivant les Juifs comme des étrangers, des ennemis et des espions. On estime qu’ensemble, ces journaux tiraient à deux millions d’exemplaires, c’est vous dire leur audience, d’autant qu’on peut y ajouter la grande presse d’information comme Le Matin, Le Petit Journal ou Le petit parisien qui n’ont pas caché leur côté antidreyfusard. Les 25 000 souscripteurs du « Monument Henry » montrent d’ailleurs assez clairement le pouvoir de la presse nationaliste de l’époque. Le silence du gouvernement a donné beaucoup de force à cette presse violente qui a pu, ainsi, submerger la société de cette fin du XIXe siècle.
Si, de leur côté, les dreyfusards ont beaucoup moins pu compter sur la presse, ils ont pu s’appuyer en revanche sur les intellectuels et le pouvoir judiciaire.
Les intellectuels dreyfusards et la Cour de Cassation
Commençons par la justice parce que l’attitude du pouvoir judiciaire peut finalement être assez surprenante dans cette affaire : beaucoup de magistrats étaient antidreyfusards et la Cour de Cassation était d’habitude plutôt conservatrice. Or, le travail de la Cour de Cassation dans l’affaire Dreyfus a été exemplaire, au point d’être édité en intégralité par La Ligue des droits de l’Homme en 1907. En fait, au moment de l’Affaire, la magistrature s’est largement républicanisée. Auparavant, les magistrats ne pouvaient pas être révoqués (c’est-à-dire virés) ou suspendus de leurs fonctions et comme ils étaient issus des classes sociales aisées, on se retrouvaient avec des sortes de lignage professionnels, généralement royalistes. La loi de 1883 met fin à tout ça, entre autres, et permet, petit à petit, une indépendance de la justice. Par ailleurs, les magistrats, tout conservateurs qu’ils soient, doivent défendre l’ordre social et, à ce moment-là, l’ordre social est républicain et c’est cet ordre social républicain basé sur l’État de droit qu’ils ont défendu à travers leur position pendant l’Affaire.
Et bien sûr, si on a parlé de la vague antidreyfusarde, il faut parler des dreyfusards. Les premiers dreyfusards étaient un groupe hétérogène de gens que Mathieu et Lucie avaient réussi à convaincre de l’innocence de Dreyfus. Parmi eux, les grands absents sont politiques : ce sont les gens de gauche. Les socialistes et les anarchistes n’interviennent qu’à partir de 1897 parce que, pour eux, c’est une histoire entre bourgeois, on y reviendra. Certains alsaciens se sont montrés solidaires mais ils vont vite se rendre compte que pour les antidreyfusards, un alsacien dreyfusard est considéré comme un prussien et s’ils sont juifs ou protestants, c’est encore pire. Des francs-maçons vont s’engager sur le tard, quand la république sera menacée et des réseaux catholiques vont se former à la marge. Du point de vue de la presse, certains éditorialistes vont prendre fait et cause pour Dreyfus : on l’a vu avec Clemenceau pour L’Aurore mais c’est aussi vrai d’Yves Guyot pour Le Siècle et de Jaurès pour La petit République.
Parmi les dreyfusards, les savants, que ce soit ceux qui officient dans les sciences exactes ou les spécialistes des sciences sociales, se sont engagés assez tôt au côté des Dreyfus. Ce sont généralement des chercheurs ou des enseignants en universités, dans les grandes écoles ou les institutions publiques. Cet engagement a d’ailleurs cristallisé un conflit entre les pratiques scientifiques de ces chercheurs, entre science dite « ouverte » et « fermée ». La science dite « ouverte » est une pratique où les scientifiques partagent leurs ressources et leurs résultats, notamment avec leurs collègues de l’étranger et qu’on retrouve plutôt dans les institutions publiques comme l’Académie des Sciences, l’Institut Pasteur ou le Collège de France. Leur investissement dans l’Affaire et leurs liens va permettre de donner un écho international à l’affaire Dreyfus. L’extrême-droite a tenté également de mobiliser le milieu scientifique mais avec très peu de succès. Côté antidreyfusard, on est arqués sur une science fermée qui recherche plus des vérités absolues que le dialogue, Bertillon en étant le parfait exemple.
Globalement, ce sont surtout les biologistes, les sociologues et les historiens qui se sont engagés pour Dreyfus mais la scission se fait souvent au sein même des disciplines. Ce sont surtout les historiens qui ont joué un rôle déterminant. Ils ont écrit sur l’affaire pendant l’Affaire comme Bernard Lazare qui a rédigé la première brochure et surtout ils ont écrit tout de suite après comme Joseph Reinach. C’est la première fois qu’on assiste à une mise en histoire quasi en direct. Ce sont les premiers jalons d’un travail intellectuel au très long cours qui va commencer tout de suite après l’Affaire.
Après l'affaire Dreyfus
Les dreyfusistes et les dreyfusiens
Aujourd’hui, si l’innocence d’Alfred Dreyfus n’est plus sujet à débat, ça n’a pas toujours été le cas même après sa réhabilitation. Beaucoup d’écrivains notamment ont longtemps été incapables d’accepter la culpabilité de l’État-Major. En 1930, l’écrivain Bruno Weil va établir, de nouveau, l’innocence de Dreyfus et, pour ce faire, il va utiliser les carnets de Schwartzkoppen, l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne, qui ont été auparavant publiés. Et, sans surprise, Schwartztkoppen confirme la culpabilité d’Esterhazy et innocente Dreyfus.
En tous cas, l’affaire Dreyfus va continuer à façonner la société même après la réhabilitation de Dreyfus. L’Affaire va devenir un évènement de référence, notamment pour créer une nouvelle forme de politique : c’est ce qu’on appelle le dreyfusisme. Le procès de Zola est parfois montré comme le moment où certains dreyfusards deviennent dreyfusistes : c’est en effet un moment de réflexion – sur l’affaire, sur l’antisémitisme, sur le nationalisme – mais c’est aussi le début de l’élaboration d’une argumentation autour de la notion de citoyenneté et de démocratie sociale. Tous les dreyfusards ne sont pas devenus dreyfusistes, loin de là, le meilleur exemple en la matière étant Clemenceau qui, lorsqu’il sera à la tête du gouvernement, va plutôt partir sur une voie radicale et autoritaire. À l’opposé, on a la Ligue des droits de l’homme que j’ai rapidement évoquée. Née sous l’impulsion, notamment, du politicien Ludovic Trarieu, elle visait à regrouper les dreyfusards qui, à ce moment-là, était pourchassés par les antisémites et recevaient de nombreuses menaces, afin de mieux travailler pour la reconnaissance de l’innocence de Dreyfus. Le combat des dreyfusards a pris, avec la Ligue des droits de l’Homme, une dimension dreyfusiste universelle, humaniste et sociale.
Le dreyfusisme se voit également dans le développement des universités populaires. Elles ne sont pas nées avec l’affaire mais elles en ont largement bénéficié. Les dreyfusards vont, après coup, participer à ce projet d’éducation populaire pour apprendre notamment aux personnes du monde ouvrier à mieux comprendre la république dans laquelle ils vivaient. Ces universités ont d’ailleurs connu un joli succès.
Enfin, au-delà des dreyfusistes, l’historien Vincent Duclert parle aussi des dreyfusiens qu’il définit comme étant ceux qui sont apparus sur le tard, quand le régime parlementaire a été menacé et qui ont cherché à liquider l’affaire au plus vite pour éviter la crise et surtout la chute de la IIIe république.
Enfin, j’aimerais aborder rapidement un autre aspect de l’influence de l’affaire alors même qu’elle se déroulait avec le passage de Theodor Herzl à Paris en 1895. Il s’agit d’un écrivain et journaliste juif qui va être témoin notamment des pogroms qui ont lieu en Europe de l’Est à cette époque. Il va petit à petit considéré nécessaire de mettre la communauté juive à l’abri et il va même y consacrer un livre intitulé « L’État Juif » paru en 1896 où il recommande la création d’un État pour protéger les juifs. C’est en quelque sorte l’acte de naissance du sionisme. Et, un avant la sortie de son livre, en 1895 donc, Théodore Herzl est à Paris. En tant que correspondant pour le journal Die Neue Freie Press, il assiste à la dégradation du capitaine Dreyfus, dans la cour d’honneur de l’École Militaire, sous les cris antisémites de la foule. Certains ont considéré que c’est l’affaire Dreyfus qui a poussé Herzl à développer le sionisme : c’est sans doute exagéré mais le fait est que ce qu’il a vu en France – la France qui était alors considérée comme le pays qui avait assimilé les juifs au reste de la population après la Révolution – l’a profondément marqué.
Les antidreyfusards et la naissance de l'extrême-droite
Évidemment, les idées des dreyfusards n’ont pas été les seules à faire long feu : celles des antidreyfusards aussi même si la percée nationaliste perd de son ampleur dans la dernière partie de l’Affaire. Les deux tentatives de coup d’État pour renverser la république ont échoué et à, partir de 1900, les tirages de La Libre parole baissent nettement. Cependant, plusieurs comités et ligues se sont créés autour des antidreyfusards, tout d’abord la Ligue de la patrie française en 1899 qui se veut une réponse à l’entrée des intellectuels dans le combat dreyfusard. Bien que ce soit un mouvement complétement contradictoire puisque c’est un mouvement d’intellectuels contre des intellectuels, la Ligue de la patrie française connait un succès immédiat et séduit des membres de l’Académie Française et quelques universitaires. Mais sa seule raison d’exister étant l’Affaire Dreyfus, la Ligue finit par être dissoute dans un autre mouvement, l’Action française, que vous connaissez sans doute puisqu’elle existe toujours.
L’Action française est née de la volonté de deux hommes qui souhaitaient créer un comité électoral nationaliste en prévision des élections de 1898. Charles Maurras, un journaliste antisémite va avoir une grande influence politique sur ce comité qui va alors basculer vers le royalisme. En 1900, Maurras publie une enquête sur la monarchie dans laquelle il conclut à la nécessité d’obtenir par tous les moyens un retour à l’ordre royal qui ferait table rase de la Révolution française. Le comité enchaîne alors les actions : j’ai évoqué la tentative d’assassinat contre Dreyfus en 1908, mais on a aussi des attaques contre des universitaires pendant leur cours ou encore la mutilation de statues des dreyfusards Bernard Lazare et Scheurer-Kestner. Et c’est notamment l’Action française qui va soutenir Mercier dans la suite de sa carrière politique. On est là au prémisses de l’extrême-droite, au moment où les courant antisémites, nationalistes et autoritaires fusionnent.
Tout cela se passe juste après la réhabilitation de Dreyfus mais, comme vous l’avez vu, l’Affaire dépasse de loin la seule personne de Dreyfus : elle va changer durablement notre société.
L'héritage de l'affaire Dreyfus
La transformation du paysage politique au lendemain de l'Affaire
Tout d’abord, on va reparler politique parce que, s’il y a bien quelque chose que l’Affaire Dreyfus a changé en France, c’est le paysage politique. On l’a vu, dès le lendemain de l’Affaire, celle-ci a été instrumentalisée et transformée en un moment fondateur d’une forme de culture républicaine qui va être utilisée pour lutter contre le nationalisme.
Lorsque le premier ministre Jules Méline arrive au pouvoir en 1896, il va intégrer une droite antirépublicaine. Comme les gouvernements successifs dits « progressistes » (qui n’ont parfois de progressistes que le nom) n’arrivent pas à gérer l’affaire, une opposition de droite nationaliste, antisémite et antirépublicaine va se construire. Galvanisés par l’affaire Dreyfus, des députés vont soudain s’afficher comme nationalistes et la Chambre des députés va rapidement être submergée. Quand Waldeck-Rousseau prend le poste de premier ministre, sa priorité, on l’a vue, est de liquider l’affaire Dreyfus pour éviter une crise qui pourrait être fatale à la IIIe république attaquée de toutes parts. Il veut faire triompher l’esprit républicain et ça donne aux mouvements de gauche une légitimité pour gouverner puisqu’ils partagent ces valeurs républicaines et ça va pousser la gauche à se structurer et à se rassembler. C’est comme ça qu’est né un parti républicain qui rassemble les mouvements de gauche et, en s’appuyant, sur les réseaux dreyfusards, ce groupe politique va, on l’a vu, gagner les élections de 1902. Cette structuration du monde politique est donc directement liée à l’Affaire Dreyfus. Les tout jeunes hommes politiques qui vont se former au moment de l’Affaire vont contribuer à faire de l’affaire un maître-étalon, un mythe particulièrement fort dans les milieux de gauche.
Et pourtant, il faut rappeler que les dreyfusards n’étaient pas tous de gauche et surtout que les socialistes, contrairement au parti ouvrier, n’ont pris parti pour Dreyfus que très tardivement, à la suite de Jean Jaurès qui, lui-même, a longtemps considéré les premiers dreyfusards avec méfiance. L’autre grand parti qui se réclame du dreyfusisme est le parti des radicaux de gauche qui porte bien mal son nom et qui serait plutôt de centre droit. Il comprend un certain nombre de membres antisémites et nationalistes qui se sont découvert des sympathies dreyfusardes opportunément avant les élections de 1902. Donc, en gros, côté gauche, on n’a pas été 100% dreyfusard, et pas du tout depuis le début.
L’une des raisons à ça est l’argent. En effet, à gauche, on a longtemps considéré que l’affaire Dreyfus était une affaire de bourgeois. Et, il faut le dire, les Dreyfus avaient de l’argent grâce à l’affaire familiale et à la famille de Lucie aussi. Donc une partie des gens de gauche a considéré qu’on allait laisser les gens aisés régler leurs affaires entre eux. Petit aparté : vous imaginez, s’il n’y avait pas eu d’argent justement ? Il aurait été impossible pour Mathieu de tout lâcher pour se consacrer entièrement au sort de son frère et d’engager et donc de payer des gens pour l’aider. Sans compter qu’en faisant partie de la frange aisée de la population, vous avez plus facilement accès aux personnes de pouvoir, seules capables ici de faire basculer le destin d’Alfred Dreyfus. C’est une réalité et c’est triste à dire mais si les Dreyfus n’avaient pas eu d’argent, le capitaine serait sans doute mort au bagne. C’est donc cette question qui fait écho à celle de la lutte des classes qui a, entre autres, amener les politiques de gauche à ne prendre part que très tardivement au combat.
En termes de lutte des classes justement, l’Affaire Dreyfus va avoir un autre impact. Tous les dreyfusards n’étaient pas de gauche, un certain nombre d’entre eux étaient issus des milieux aisés. Et ces personnes, peu habitués à subir la répression, vont connaître les mêmes violences policières que connaissaient les milieux ouvriers au moment des grèves par exemple, ce qui va provoquer une ouverture sociale non négligeable des élites qui va s’accompagner d’une forme de défiance envers la droite conservatrice.
En fait, à travers le remodelage du paysage politique lié à l’affaire Dreyfus, on entraperçoit déjà le système politique qui est devenu le nôtre.
Mais l’Affaire va surtout être le terreau dans lequel vont naître deux lois particulièrement importantes qui vont façonner une nouvelle société dans laquelle nous vivons encore et qui sont liées l’une avec l’autre. Waldeck-Rousseau, dans sa volonté de liquidation de l’affaire Dreyfus, va s’attaquer aux antidreyfusards et il va notamment s’inquiéter des liens entretenus par nombre d’entre eux et certaines congrégations religieuses. Rappelons qu’à cette époque, l’Église et l’État ne sont pas séparés, que l’Église a une influence manifeste sur le monde politique et que, dans les mouvements de gauche notamment, on s’inquiète de la volonté de l’Église de diriger le pouvoir en place, voire de le remplacer en passant par la voix des urnes. Pour Waldeck-Rousseau, la religion doit rester dans la sphère privée. Dans un premier temps, en 1899, il va déposer un projet de loi qui va devenir la fameuse loi 1901 permettant de créer des associations. D’une part, cela répond au besoin de se rassembler qui s’est fait sentir pendant l’affaire Dreyfus et cela permet aussi de réduire l’influence sociale de l’Église et surtout des congrégations religieuses. Émile Combes, qui succède à Waldeck-Rousseau, va mener une politique anticléricale qui, passant par l’interdiction aux congrégations religieuses d’enseigner, va mener à la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Il va aussi accélérer la démocratisation de l’armée en y mettant le plus de républicains possibles. Et tout ça, du fait de l’Affaire Dreyfus.
L’Affaire va continuer d’être citée ou prise en référence dans les décennies suivantes, des deux côtés de l’histoire, par l’extrême-droite notamment tout d’abord, avec l’écriture du Précis de l’Affaire Dreyfus par les militants de l’Action française, livre antisémite qui emprunte aux méthodes scientifiques pour valider des propos mensongers. Ce livre va avoir beaucoup de succès, il sera même réédité de nombreuses fois, jusque dans les années 80 quand même. Il contient en germe des méthodes de négationnisme qui seront d’ailleurs utilisées au sortir de la Seconde Guerre Mondiale pour nier la Shoah.
D’ailleurs, le contexte de la Deuxième Guerre Mondiale va ramener l’Affaire Dreyfus sur le devant de la scène, alors que Dreyfus est déjà mort depuis plusieurs années. Tout d’abord à travers la Shoah elle-même avec le journaliste Jacques Kayser, neveu d’Alfred Dreyfus qui va faire le lien entre l’Affaire et l’élimination des Juifs d’Europe par le IIIe Reich dans un ouvrage dédié à Madeleine Lévy, petite-fille de Dreyfus morte dans le camp d’Auschwitz. Si le rapprochement des deux évènements peut sembler contestable, les historiens pointent cependant qu’ils sont liés tous les deux à une forme de démission des fonctionnaires républicains qui ont appliqué des ordres terribles en toute indifférence.
Mais l’Affaire Dreyfus a également été utilisée par l’extrême-droite en 1940, notamment par Charles Maurras qui a vu dans l’avènement du gouvernement de Vichy la revanche contre la république dreyfusarde ; Maurras qui, au moment de sa condamnation par la Haute cour de justice en 1945 pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi, dira « C’est la revanche de Dreyfus ! ».
La transformation de la société
L’affaire Dreyfus a joué un rôle crucial dans la mise en place d’une république laïque qui va devenir un idéal pour les dominés et pour une partie des dominants notamment au lendemain du l’énorme traumatisme de la Première Guerre Mondiale. Elle a également changé le comportement de ceux qu’on appelle les intellectuels. À la suite de l’Affaire, certains ont regretté leur position et d’autres ont plutôt regretter l’instrumentalisation que les hommes politiques ont fait de leur combat. Toujours est-il que, par la suite, les intellectuels vont continuer à s’engager, à se ranger de tel ou tel côté quand les valeurs liées à l’histoire nationale sont en jeu. Toutefois les historiens montrent que cet engagement s’est étiolé avec le temps et a quasiment disparu depuis les années 80.
Évidemment, l’affaire Dreyfus a également eu un effet important sur la société civile, même s’il faut relativiser. Oui, c’est vrai que l’affaire a divisé des familles mais, disons-le, surtout à Paris. Même quand l’Affaire a été délocalisée à Rennes, les parisiens des deux bords se sont déplacés en masse. L’Affaire touche l’État, le pouvoir centralisé à Paris et dont la plupart des français sont exclus, ce n’est donc pas étonnant de voir qu’une grande partie de la population française y ait été relativement indifférente. Ceci étant dit, il faut aussi se rappeler que l’Affaire a favorisé le développement du militantisme qui a été considéré, notamment en dehors de Paris, comme une nouvelle occasion de sociabilité pour les différents groupes sociaux, d’autant qu’elle a amené à la politisation des couches peu politisées de la société.
Et puis, l’affaire Dreyfus a aussi permis une forme d’indépendance de certains groupes sociaux comme les ouvriers ou les femmes. Oui, vous ne pensiez toutes de même pas que j’allais faire un double épisode sans aborder le sujet ! Même si, on est d’accord qu’on est là sur une histoire de bonhommes. Déjà, il faut noter que c’est très compliqué de déterminer la part active de Lucie Dreyfus dans tout ce que je vous ai raconté. Quand l’Affaire commence, elle a 23 ans et deux enfants. C’est un choc terrible pour elle. Évidemment, les lettres qu’elle a écrites sans relâche à son mari ont été décisives. Au cours de leur correspondance, Dreyfus dit clairement plusieurs fois que, sans ses lettres, il aurait sans doute fini par mettre fin à ses jours. D’abord réticente, elle acceptera finalement de publier une partie de cette correspondance et grand bien lui en a pris parce qu’elle a permis d’attirer de nouvelles sympathies. Il est probable qu’elle a aidé et accompagné Mathieu dans toutes les étapes du combat pour la réhabilitation de son mari, notamment par la mise en place de pétitions. D’autres femmes aussi ont compté et participé comme la veuve Godard qui, lors du procès de Rennes, va mettre sa maison à disposition de la famille Dreyfus et être harcelée pour ça, ou encore Madame Jarlet qui tenait l’auberge des Trois Marches à Rennes, qui va vite devenir le repère des dreyfusards et de la Ligue des droits de l’Homme pendant le second procès.
Oui, il y a des femmes qui ont compté mais ont été complaisamment effacées dans les travaux de nombreux dreyfusards comme Scheurer-Kestner ou Reinach, voire même carrément dénigrées. C’est presque uniquement l’opinion masculine qui est retranscrite dans l’Affaire et donc, de fait, celle qui est prise en compte par les historiens. Pourtant, des femmes se sont exprimées pendant l’affaire, publiquement ou dans la sphère privée : oui, elles avaient un avis. Pour le vérifier, il suffit de regarder les lettres reçues par Zola pendant l’affaire. Il a toujours reçu beaucoup de courrier mais, pendant l’affaire Dreyfus, il a reçu beaucoup plus de lettres de femmes que d’habitude. Parmi elles, surtout des lettres d’admiration, d’encouragement, de remerciement. Elles sont nombreuses à souhaiter avoir un impact direct sur l’affaire mais beaucoup, du fait de leur statut, n’en ont pas la possibilité. L’une propose les services de son fils, avocat, d’autres donnent des renseignements car elles connaissent bien la Guyane ou des membres de la Justice française, certaines se proposent pour faire du secrétariat ou apporter un support financier. Parmi ces lettres, 86% soutiennent Dreyfus et le combat de Zola et les 14 autres pourcents expriment des jugements antisémites, antidreyfusards ou tout simplement anti-Zola.
Parce que oui, à l’image de la société, les femmes de l’époque ne sont bien évidemment pas toutes dreyfusardes. On est à l’époque où le mouvement féministe se structure. Il est à dominante protestante. Il existe aussi un « féminisme chrétien » qui a été initié par Marie Maugeret qui s’est aussi illustrée avec Marie Duclos par son antisémitisme à travers L’union nationaliste des femmes françaises, un groupe antisémite créé pour lutter contre ce qu’elles appelaient « le péril juif ». De même, 10% des contributions qui ont été faites au « monument Henry » – vous savez la récolte d’argent au bénéfice de la veuve Henry – eh bien 10% de ces contributions émanaient de femmes. Au-delà de ça, l’affaire Dreyfus divise aussi par son ampleur. Par exemple, la militante pionnière Hubertine Auclert s’agace qu’on s’apitoie sur le sort d’un homme alors que les femmes passent leur vie dans un statut de dégradées.
Toutefois, la mobilisation féminine en faveur de Dreyfus a été relativement forte, notamment à travers la signature de pétitions. Alors je sais, vu d’ici, la signature d’une pétition, ça n’engage pas à grand-chose. Mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque : mettre son nom sur une pétition est hautement symbolique pour une femme de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : c’est l’expression publique de personnes qu’on a cantonnées à l’espace privé. Quand aux signatures des féministes, elles sont à très large majorité en soutien à Dreyfus. Mais globalement, la réaction des femmes à l’Affaire est largement ignorée par la presse standard. Pour la trouver, il faut regarder dans la presse féministe parce que oui, elle existe déjà depuis longtemps, et plus particulièrement dans le journal La Fronde, fondé en 1897 (en plein affaire Dreyfus donc), par Marguerite Durand, un journal rédigé et dirigé par des femmes. Si La Fronde, en tant que journal d’actualité, retranscrit les avancées de l’affaire, il met du temps à s’intéresser au fond du problème. C’est une de leurs lectrices qui leur fait remarquer que, pour prendre une place légitime au sein de la presse et faire honneur aux qualités intellectuels de ses lectrices, La Fronde doit s’engager et donner son opinion. C’est en 1898 que les reporteresses – c’est comme ça qu’on les appelait – prennent parti en saluant le courage de Zola. À partir de là, l’Affaire deviendra un sujet central du journal, avec des articles, des chroniques des procès et des pétitions en faveur des dreyfusards ou encore de Lucie Dreyfus. Ces prises de positions vaudront au journal les foudres de La libre parole qui le taxera d’être financé par le fameux « syndicat juif » et un procès contre La libre parole que La Fronde gagnera. Et ça permettra aussi accessoirement de faire le ménage au sein du journal et de virer Marie Maugeret, la militante chrétienne antisémite, qui était l’imprimeuse du journal et qui sera vite remerciée.
L'affaire Dreyfus à l'étranger et au cinéma
Dans ce double épisode, on a beaucoup parlé de l’opinion publique française mais assez peu de l’étranger. L’Affaire Dreyfus a pourtant largement dépassé nos frontières. Déjà, l’Allemagne et l’Italie étaient directement concernées par l’Affaire, Zola et Esterhazy ont tous les deux trouvé refuge en Angleterre, Bernard Lazare a imprimé sur des presses bruxelloises et plusieurs experts étrangers ont été sollicités dans le cadre de l’Affaire. Et, contrairement à la France, l’étranger était globalement dreyfusard même si l’Allemagne, de son côté, n’a pas pris position clairement pour pouvoir fragiliser la France dans les pays convoités. On est en pleine période colonialiste, ne l’oublions pas.
Et s’il y a un domaine où l’étranger a pris une place prépondérante dans le cadre de l’affaire Dreyfus, c’est le cinéma. Il vient tout juste d’être inventé : la première projection du cinématographe Lumière s’est déroulée fin 1895, un an après le début de l’affaire Dreyfus. C’est donc à la deuxième partie de l’affaire que le cinéma va s’intéresser, notamment à partir du procès de Rennes, de deux façons différentes : des courts métrages d’actualités avec des images prises sur le vif ou ce qu’on appelle des actualités reconstituées, c’est-à-dire des évènements reconstitués dans un studio. L’affaire Dreyfus est l’un des premiers évènements à être traité des deux manières.
Entre 1898 et 1937, on compte une vingtaine de films : des actualités, des actualités reconstituées, des longs métrages, réalisés en France et à l’étranger et surtout, tous dreyfusards. Oui, même les films français sont tous dreyfusards, ce qui peut paraître étonnant vu l’antisémitisme décomplexé dans lequel la France vivait alors. Il n’existe pas de film de l’époque antidreyfusard, par contre la figure de Dreyfus sera utilisée par la suite dans une forme de cinéma antisémite : il sera par exemple le traître déicide dans le cinéma catholique qui va émerger après la séparation de l’Église et de l’État.
La plupart des films qui vont être faits avant les années 30 sur l’affaire Dreyfus ne seront vus qu’à l’étranger. En effet, même si la censure officielle en France date de la Première Guerre Mondiale, ces films seront interdits de différentes manières bien avant, à cause de l’image qu’ils donnent de l’armée française : ils vont donc surtout circuler en Europe et aux États-Unis. Pour censurer sans censure, les autorités vont utiliser une loi datant de 1884 qui oblige les municipalités à faire respecter l’ordre public. Du coup, si interdiction il y a, elle est généralement décidée après une première projection. Après le début de la Première Guerre Mondiale, on est dans de la censure pure et dure : l’armée doit paraître infaillible et, encore une fois, montrer l’innocence de Dreyfus, c’est montrer la culpabilité de l’armée. C’est pour ça que tous les films dreyfusards seront censurés pendant presque un demi-siècle. Ces films déplaisent d’autant plus à l’armée que le cinéma est alors destiné aux masses populaires : que les dreyfusards écrivent des livres qui ne seront lus que par des intellectuels, passe encore, mais que l’Armée et, à travers elle, l’État, soit critiquée publiquement devant la population, ça, ça ne passe pas. D’autant que ces courts-métrages réalisés au moment de l’Affaire elle-même, se focalisent sur l’erreur judiciaire : le problème de l’antisémitisme n’est pas abordé.
On doit la grande majorité des films réalisés pendant l’Affaire Dreyfus à la American Mutoscope and Biograph Company, une compagnie étatsunienne qui possédait également une branche anglaise et une branche française, cette dernière ayant été la plus active. Elle a exclusivement fourni des films d’actualités faites d’images prises sur le vif obtenues dans des conditions parfois rocambolesques qui ne sont pas sans rappeler les méthodes des paparazzis d’aujourd’hui mais qui, pour l’époque, peuvent être considérées comme des prouesses techniques. Les équipes de la Mutoscope vont réussir à saisir des images d’Alfred Dreyfus pendant sa promenade, de Mathieu et Lucie Dreyfus, Labori, Mercier, et quelques autres. L’État-Major, informé, fera barrer des rues, surveiller les abords du bâtiment où se déroule le procès pour limiter le risque de prises de vue. L’installation du cinématographe dans la salle d’audience a été refusée et c’est bien dommage, on aurait pu avoir des images d’archives exceptionnelles. Une fois tournées, les images sont exfiltrées en Angleterre, non sans difficulté car même s’il n’y a pas de censure officielle, la gendarmerie confisque tous les films sur le point de quitter le territoire. Le film de la Mutoscope qui s’intitule « Dreyfus Trial Scenes » va contribuer au sentiment dreyfusard hors des frontières, il y aura même des manifestations dans les théâtres où le film est diffusé.
La mutoscope est la seule équipe de cinéma dépêchée au procès de Rennes. La compagnie Star Film de Georges Méliès et la société Pathé Frères ont préféré, de leur côté, reconstituer l’affaire. Georges Méliès va proposer une première reconstitution sobrement intitulée L’affaire Dreyfus en 1899, au moment du second procès. C’est le premier documentaire reconstitué français et on le considère comme le premier film politique de l’histoire du cinéma alors qu’on attend Méliès sur ce qu’il a l’habitude de faire, plus en lien avec la magie et l’illusion. Mais ce film d’une dizaine de minutes, bien évidemment en noir et blanc et muet, est hautement politique. Il reconstitue les moment-clés de l’Affaire en onze tableaux, montre Dreyfus sous son meilleur jour et jette le discrédit sur l’armée française. L’opinion de Méliès, à travers ce film, est d’autant plus claire qu’il joue lui-même le rôle de Maître Labori, l’avocat de Dreyfus. Ce film est un écho à l’engagement des intellectuels et va susciter des débats, des articles de presse et valoir à Méliès quelques menaces. On dit souvent que le film a été censuré mais, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, la censure n’existait pas encore. Par contre, le film ayant occasionné des débordements, s’il a été interdit, c’est sans doute pour trouble à l’ordre public avant d’être effectivement censuré au moment de la Première Guerre Mondiale, avec tous les autres.
Les concurrents de Méliès, Pathé Frères, quant à eux, ont parié sur deux reconstitutions. L’une d’entre elle date aussi de 1899 et s’est sans doute inspiré de celle de Méliès (ce qui prouve qu’il n’était pas censuré) et un second en 1908 qui ne sera diffusé qu’à l’étranger.
Entre 1908 et 1930, aucun film ne traitera plus de l’affaire Dreyfus. En 1930 sort Dreyfus de Richard Oswald, un autrichien, ce qui inquiète d’autant plus la presse française. Il sera, comme les autres, interdit en France, par crainte des débordements. Ce film a la particularité de s’inscrire dans son époque, en réaction à la montée du nazisme. Il sera bien évidemment interdit par l’Allemagne nazie aussi.
En 1937, William Dieterle sort The life of Émile Zola, produit par la Warner et interdit lui aussi en France. On demande même au festival de Venise de le retirer parce qu’il déshonore l’armée française : non, on n’a toujours pas avancé sur le sujet. En 1952, pour le 50e anniversaire de la mort de Zola, le film est diffusé pour la première fois en France mais dans une petite salle d’art et d’essai pour limiter le public, en anglais, amputé de 27 minutes et on lui ajoute une note introductive qui explique que le film a simplifié l’histoire et ne rend pas compte des motifs qui ont amené les juges du premier procès à décider de la culpabilité de Dreyfus. L’armée ne lâche pas le morceau. Ce n’est qu’en 1977, 71 ans après la fin de l’affaire, que le film de Dieterle est enfin diffusé dans sa version intégrale mais à la télé. Il faut savoir que les États-Unis ont censuré ce film avant même que la France ne le fasse parce qu’il n’est pas seulement ici question de défendre un innocent : ce film est le premier à pointer le fait que Dreyfus est juif et il faut savoir qu’aux États-Unis, les films étaient soumis au code Hays et que ce code interdisait l’utilisation à plus de trois reprises du mot « juif » dans un même film.
À l’inverse, après la Seconde Guerre Mondiale et la découverte du sort réservé aux Juifs par l’Allemagne nazie, la judéité de Dreyfus sera mise au premier plan dans les nouvelles productions. Ce n’est qu’en 1959 que la France autorise à nouveau la diffusion d’un film sur l’affaire : c’est L’affaire Dreyfus de José Ferrer. Et il faut attendre 1965 pour que l’Affaire soit de nouveau portée à l’écran en France, avec un court-métrage documentaire réalisé pour le scolaire et en 1978 avec un téléfilm pour la télévision intitulé Zola ou la conscience humaine. L’Affaire Dreyfus ne revient au cinéma en France qu’en 1978, presque 80 ans après le film de Méliès, avec Dreyfus ou l’intolérable vérité de Jean Chérasse. Quant aux extraits sonores des deux épisodes dans, ils sont extraits du film d’Yves Boisset qui date de 1995. Il a donc fallu attendre très longtemps pour le cinéma se saisisse de nouveau, en France, de l’Affaire Dreyfus. À l’étranger, pendant ce temps, on a continué à produire des films et des téléfilms. Avec la censure, la France, loin de tasser l’affaire, la pousse à l’étranger où elle expose l’indignité de son armée. C’est un fait, en France, on a du mal à faire vivre avec cette affaire.
La mémoire de l'Affaire Dreyfus
Après la question des conséquences de l’affaire Dreyfus, reste celle de la mémoire : comment célèbre-t-on la mémoire d’un évènement aussi traumatique que fondateur ? C’est un peu comme pour le cinéma, la France a beaucoup de mal avec ça, enfin, surtout l’armée.
En 1985, le ministère de la Culture, alors dirigé par Jack Lang, commande à l’artiste Tim une sculpture représentant Dreyfus. L’installation de la statue à l’École Militaire, dans la cour même où Dreyfus a été dégradé, déclenche illico une polémique. Il faut savoir que François Mitterrand, alors président de la République était contre la mise en place de cette sculpture, son argument étant que les militaires avaient besoin d’exemple, par de remord. Bref, après beaucoup de tergiversations, la sculpture a été déplacée en 1988 au jardin des Tuileries. En 1994, pour le centenaire de l’arrestation de Dreyfus, l’œuvre de Tim est déplacée dans l’obscure place Pierre-Lafue sous la pression de Jacques Chirac alors maire de Paris. Je n’ai rien contre la place Pierre-Lafue mais ça donne un peu l’impression qu’on cherche à la cacher, cette statue. En 2002, la sculpture est dégradée dans un acte antisémite et en 2006, pour le centenaire de la réhabilitation de Dreyfus, Jack Lang et Bertrand Delanoë alors maire de Paris demandent un retour de la statue à l’École Militaire mais l’État-Major de l’époque s’y oppose. À ce jour, la sculpture est toujours place Pierre-Lafue. Ça montre bien à quel point l’affaire suscite toujours un malaise en France. Et pour cause : en 1993, Pierre Dabezies, un ancien officier des Forces Française Libres, agrégé de sciences politique a analysé la situation de l’école militaire de Saint-Cyr. Il met en avant une rupture entre l’armée et la société et évoque ce qu’il appelle un « syndrome Dreyfus » : les militaires ont tendance à juger toute critique envers l’armée comme douteuse voire comme de la traîtrise. En fait, remettre en cause des hommes censés être prêts à mourir pour la patrie, c’est remettre en cause la patrie elle-même. C’est donc la même problématique qui a largement participé à l’affaire Dreyfus et ça met en avant la nécessité d’une critique des institutions telles que l’Armée.
En 1994, pour le centenaire de l’arrestation de Dreyfus, on a organisé des colloques, publié des ouvrages de référence, il y a eu plusieurs émissions de télévision mais pas de prise de parole du gouvernement ou du parlement : on semble toujours considérer que l’Affaire peut créer une crise. Et, en vérité, on n’en est pas passés loin. Le ministre de la Défense, François Léotard, avait alors autorisé Yves Boisset à tourner certaines scènes de son film à l’École Militaire et François Bayrou, alors à l’Éducation Nationale, avait prévu de faire envoyer des cassettes vidéos dans toutes les écoles. Le chef du Service Historique de l’Armée de Terre a alors demandé une note sur l’affaire Dreyfus, une note révélée par Libération qui est pour le moins malheureuse puisqu’il y est dit que « l’innocence du capitaine Dreyfus est la thèse généralement admise par les historiens ». Ce n’est pas seulement une thèse admise: l’innocence de Dreyfus a été actée par la Justice et quelques têtes du ministère de l’Intérieur sont tombées après la diffusion de cette note. Quelques temps plus tard, le nouveau chef du Service Historique de l’Armée de Terre déclarera que l’affaire Dreyfus est « un fait divers judiciaire provoqué par une conspiration militaire [qui] a abouti à une condamnation à la déportation – celle d’un innocent – en partie fondée sur un document truqué ». Tout le monde le savait déjà mais c’est la première fois que l’Armée le reconnaît, même du bout des lèvres.
En gros, les hommages de 1994 n’ont pas été à la hauteur alors on a essayé de rattraper le coup en 1998 avec la commémoration de « J’accuse » et on a mis les petits plats dans les grands : l’Assemblée Nationale a été décorée d’un immense fac-similé du texte de Zola, un grand colloque est organisé par l’Éducation Nationale à la Sorbonne, le président de la République Jacques Chirac a écrit une lettre aux descendants de Dreyfus et de Zola et Lionel Jospin, premier ministre, a organisé une grande cérémonie au Panthéon et l’inauguration d’une plaque commémorative en l’honneur de Dreyfus à l’École Militaire.
C’est en 2006, pour le centenaire de la réhabilitation de Dreyfus que les démarches ont été les plus nombreuses et les plus exemplaires, notamment du point de vue de la connaissance scientifique. De nombreux colloques se sont tenus un peu partout en France, dont un particulièrement important organisé par la Cour de Cassation dans la salle où a été proclamé l’arrêt du 12 juillet qui innocentait Dreyfus et a été suivi par la publication d’un ouvrage de référence mené de façon indépendante par des historiens. Cette commémoration a été l’occasion de débats autour des notions fondamentales que sont le rôle de l’histoire dans la société, la place du citoyen dans la République ou encore l’indépendance de la justice. Et même si le transfert des cendres de Dreyfus au Panthéon proposée cette année-là ne s’est pas faite, le monde politique a pris ses responsabilités au travers du discours de Jacques Chirac, toujours président de la République, à l’École Militaire, devant notamment l’État-Major et les descendants de Dreyfus et Zola. Un discours salué par les descendants des dreyfusards et dans lequel est reconnue la dernière injustice faite à Dreyfus, l’injustice purement professionnelle de l’ancienneté qu’il a perdue au bagne et qu’il n’a jamais récupéré.
Une dernière injustice qui va encore mettre quasiment vingt ans à être réparée puisque ce n’est qu’en 2025 (l’an dernier !) que le gouvernement a passé une loi élevant Alfred Dreyfus au grade de Général de Brigade, le garde auquel il aurait dû finir sa carrière si on lui avait rendu son ancienneté. Il aura donc fallu attendre 119 ans pour que la réhabilitation de Dreyfus soit complète.
Dreyfus a dit un jour « Je ne suis ni un héros, ni une victime ». Il est en tous cas devenu, bien malgré lui, un symbole de lutte contre l’injustice qui nous rappelle que l’histoire, malheureusement, se répète : l’histoire nationale de la toute fin du XIXe siècle reflète les mutations intellectuelles et politique de la Révolution française et d’ailleurs les politiques de l’époque faisaient régulièrement référence à la Révolution, que ce soit pour se battre pour son héritage ou pour le détruire. Mais surtout, l’Affaire Dreyfus nous rappelle que la critique citoyenne des institutions est indispensable, que la mobilisation, le rassemblement et l’action collective paie et qu’il ne faut jamais baisser les bras.
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Extraits de films et de séries :
- L’affaire Dreyfus, Yves Boisset, 1995
Musiques utilisées dans l’épisode:
- Epic emotional inspirational (Lobsang Karma Norbu)
- Sports music (Nick Valerson)
- In a perfect world (Howard Harper Barnes)
- Fantômes de Paris (Lucie Marrouki)
- One less (Howard Harper Barnes)
- London (Howard Harper Barnes)
- Shadows in the hollow (Mircea Iancu)
- Enchanted (Howard Harper Barnes)
- Empty streets (Isabelle O’ Connor)
- The road less travelled (Whristoffer Moe Ditlevsen)
- A waltz among the graves (John Abbot)
- Documentary history underscore (Openmind audio)
- The crossing of time (Gavin Luke)
- Eleven steps ahead (Stefan Ekström)
- Nevers complain, never explain (Howard Harper Barnes)
- The power of one (Gavin Luke)
- Solstice (Beyza)
- Virtuosity (Howard Harper Barnes)
- The confort of you (Gavin Luke)
- Dreyfus (Yves Duteil)
Remerciements:
- AK Dallas (Zola)
- Causmicbeast (Gonse)
- Dagguy (Dreyfus)
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