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Il y a près de 130 ans éclatait l’un de plus grands scandales français, une bataille juridique tellement hors-norme que déjà, à l’époque, elle était surnommée « L’Affaire ». Cette monumentale erreur judiciaire a littéralement façonné le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, notre société, notre paysage politique, notre citoyenneté : elle est devenue le maître-étalon auquel toute affaire judiciaire est comparée: c’est l’affaire Dreyfus.
La France en 1894: la politique, l'armée et la presse à la fin du XIXe siècle
1894: un contexte politique complexe
Tout d’abord, il faut savoir que l’Affaire Dreyfus est très bien documentée parce qu’on a pas mal de sources : on a les archives des différents procès qui sont conservées aux Archives Nationales, on a la correspondance de Dreyfus avec son épouse, on a le journal qu’il a tenu, d’autres documents qu’il a rédigés et de nombreux textes écrits par les intellectuels de l’époque, tout ça étudié par les historiens.
Ceci étant dit, passons tout de suite à la contextualisation de notre affaire qui est évidemment indispensable. Tout commence en 1894 : nous sommes alors sous la IIIe République. Petit rappel historique, la France sort d’une période de très grande instabilité politique : elle a connu, depuis la Révolution beaucoup de régimes différents, de la république à l’empire en passant par la royauté. Le second Empire de Napoléon III s’est terminé avec la guerre entre la France et la Prusse – c’est-à-dire l’Allemagne – en 1870, une véritable humiliation pour la France qui perd alors l’Alsace-Lorraine.
En 1894, la défaite de 1870 est loin mais n’est pas oubliée pour autant, on le verra. La IIIème République a déjà essuyé plusieurs crises majeures sur fond de populisme, de volonté de revanche sur l’Allemagne, de corruption et de répression et cette année 1894 voit l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot. Il est remplacé par Jean Casimir Perier, un républicain modéré. Il faut savoir que le paysage politique d’alors est très différents de celui de maintenant. Par exemple, les républicains modérés défendent à la fois des idées qu’on considèrerait de gauche et d’autres qu’on qualifierait de droite. D’ailleurs, je vais souvent parler de premier ministre mais il faut savoir que ce n’est pas le vocabulaire utilisé à l’époque (on disait « président du Conseil ») et que la Chambre de députés dont il sera souvent question est l’équivalent de l’Assemblée Nationale.
À cette époque, les mouvements monarchistes sont légions (on a du mal à se débarrasser des vieilles habitudes) et le cléricalisme gagne du terrain, c’est-à-dire qu’il y a beaucoup de gens qui souhaiteraient voir l’Église intervenir plus dans les affaires politiques et dans la vie publique parce que, rappelons-le, l’Église et l’État ne sont pas encore séparés.
La presse, l'armée et l'antisémitisme en 1894
En parlant de religion, je pense qu’il vaut mieux mettre les pieds dans le plat tout de suite : la France de 1894 est profondément antisémite et la défaite de 1870 n’a rien arrangé. Les Juifs, en France sont reconnus citoyens depuis la Révolution. Il y a une très grande communauté juive en Alsace depuis le Moyen Âge. Or, l’Alsace qui était française depuis la moitié du XVIIe siècle, est passée à l’ennemi en 1870, ce qui n’a fait que renforcer l’antisémitisme en France, le juif étant devenu « l’ennemi » malgré la très bonne intégration des 70 000 Juifs du territoire français.
Il faut dire que les antisémites ont un porte-parole qui fait beaucoup de bruit. Il s’appelle Édouard Drumont et il a publié un livre intitulé La France juive en 1886 où il diabolise les juifs de France. C’est un énorme succès avec près de 150 000 exemplaires vendus en une seule année. Drumont y joue avec les peurs de la société et son livre va être le point de départ d’une vague de haine publique sur laquelle il va largement surfer en créant en 1892 le journal La libre parole dont on va beaucoup parler, un journal où il déverse sans complexe sa haine antisémite et qui va toucher notamment les milieux catholiques et l’armée.
Parlons de l’armée justement, parce que, ne l’oublions pas, l’affaire Dreyfus concerne l’armée. En 1894, on peut dire que l’armée s’est extrêmement bien relevée de la défaite de 1870. Par contre, sa structure, héritée des régimes précédents a beaucoup de mal à évoluer avec la société. L’aristocratie royaliste y est très largement majoritaire malgré la modernisation qui a été enclenchée à marche forcée.
En effet, ce n’est plus seulement Saint-Cyr qui forment les officiers. Le Collège Sainte-Barbe et l’École Polytechnique sont maintenant habilités à proposer cette formation et ces deux écoles accueillent quelques élèves juifs. Même si cette voie dite « moderniste » est encore timide, elle permet à des juifs de devenir officiers de l’armée française et voire même, via la formation à l’École de Guerre, de faire partie de l’État-Major français. C’était aussi une façon pour les juifs de s’intégrer en se mettant au service de la République.
Évidemment, cette modernisation ne plaît pas à tout le monde et la promotion de quelques élèves juifs particulièrement brillants a libéré une parole haineuse, favorisée par la presse antisémite comme La libre parole.
Si le scandale de l’affaire Dreyfus a éclaboussé toute l’armée, c’est un de ses services qui est à son origine : la Section de Statistique. Sous ce nom se cache le service d’espionnage et de contre-espionnage français. Oui parce que, on s’est remis de la défaite de 1870 mais ça ne veut pas dire qu’on l’a oubliée et l’armée française, en 1894, est entièrement tournée vers l’Allemagne dans l’espoir d’une revanche. La Section de Statistique espionne donc en tout premier lieu l’ambassade d’Allemagne. Il faut dire qu’il y a beaucoup de documents sur la défense française qui s’évaporent à cette époque. La Statistique est dirigée par le lieutenant-colonel Sandherr, un alsacien antisémite qui a tendance à voir des espions partout et qui est secondé par le commandant Henry, un officier « sorti du rang », c’est-à-dire que c’est un simple soldat qui est monté en grade sans passer par l’École Militaire. Il est aussi antisémite. La Section de Statistique est sous la direction du sous-chef d’État-Major, le général Gonse, qui est antisémite, et du chef de l’État-Major, le Général de Boisdeffre, qui est antisémite. Vous voyez le tableau.
À tous ces officiers, qui forment le noyau dur de l’affaire Dreyfus, il faut en ajouter un autre, et pas des moindres : celui du général Mercier, ministre de la Guerre, qui dirige donc l’armée, cette armée dans laquelle évolue le capitaine Dreyfus.
Alfred Dreyfus: de l'Alsace prussienne à l'armée française
Alfred Dreyfus est né en 1849 en Alsace dans une famille juive. Rien qu’avec cette information, vous pouvez comprendre un gros morceau du futur problème. Il est né dans une Alsace française, au sein d’une famille tout d’abord modeste puisque son père a commencé colporteur avant de se lancer avec succès dans le commerce et de s’enrichir. Alfred est le petit dernier d’une fratrie de neuf enfants et il est particulièrement proche de son frère Mathieu.
Lorsque l’Alsace devient prussienne, la famille Dreyfus déménage à Bâle pour éviter que les garçons ne fassent leur service militaire en Allemagne. Oui parce, comme beaucoup de Juifs français et particulièrement les juifs alsaciens, les Dreyfus sont très patriotes. Afin qu’ils puissent bénéficier d’une éducation française, Alfred et Mathieu sont envoyés à Paris pour leurs études. Alfred continue son apprentissage au Collège Sainte-Barbe puis poursuit à Polytechnique : il entre donc dans l’armée par la fameuse voie moderniste. Mathieu, quant à lui, intègre l’entreprise familiale qui prospère. Et c’est une bonne chose parce que cette entreprise permet à Alfred de toucher une rente qui vient arrondir son maigre salaire dans l’armée. Il faut savoir que, lors de l’Affaire, on lui a reproché d’avoir trahi pour de l’argent, mobile qui ne tient pas puisque qu’il touchait suffisamment d’argent de sa famille.
Après un passage à l’École d’application d’artillerie de Fontainebleau où ses professeurs le disent zélé, intelligent et consciencieux, il est promu lieutenant en 1885. Ses chefs, contents de lui, l’encouragent à se présenter à l’École supérieur de Guerre qui forment les chefs de l’armée. En 1889, il est promu capitaine, il va avoir 30 ans. Dans la foulée il rencontre Lucie Hadamard, qu’il épouse l’année suivante, date à laquelle il intègre la fameuse École de guerre. Élève brillant, il en sort 9e sur 80. Et encore… On lui rapporte qu’il aurait dû être mieux noté mais que l’examinateur était antisémite. Dreyfus dira tout son mécontentement au directeur de l’école qui lui fera payer cher lors de son procès en dressant un portrait de Dreyfus à charge.
Une fois sorti de l’École de Guerre, le capitaine Alfred Dreyfus intègre l’État-Major en tant qu’officier stagiaire et c’est là que ses ennuis commencent.
Le procès de 1894, la dégradation et le départ au bagne
Il y a un traître dans l'armée: la découverte du bordereau
Je l’ai dit tout à l’heure, la France espionne l’Allemagne via la Section de Statistique. Mais l’inverse est vrai également. L’ambassadeur d’Allemagne à Paris est contre toute forme d’espionnage mais le lieutenant Maximilian von Schwartzkoppen, un attaché militaire de l’ambassade, a reçu des ordres de Berlin pour percer les secrets de l’armée française. La Statistique l’a particulièrement à l’œil et, pour savoir ce que Schwartzkoppen mijote, la section récupère régulièrement le contenu de sa corbeille à papier grâce au zèle de Mme Bastian, la femme de ménage de l’ambassade. Il faut dire que Schwartzkoppen n’est pas très consciencieux et que sa corbeille livre beaucoup d’informations et même des informations qui n’ont rien de très professionnelles comme des mots doux entre lui et le major Panizzardi, son homologue à l’ambassade d’Italie.
Fin septembre 1894, la corbeille à papier de Schwartzkoppen livre LE document qui va lancer toute l’affaire : c’est le fameux bordereau. On peut y lire le message suivant :
« Sans nouvelles de vous m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse, cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants:
1. Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce ;
2. Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan) ;
3. Une note sur une modification aux formations de l’artillerie ;
4. Une note relative à Madagascar
5. Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894)
Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et ne vous en adresse une copie.
Je vais partir en manœuvre ».
Cette lettre prouve qu’un officier français est un traître et fournit des documents militaires à l’Allemagne. Sandherr, le chef de la Statistique, fait immédiatement remonter l’information qui passe par l’État-Major pour arriver jusqu’à Mercier, le ministre de la Guerre qui exige une enquête. Les documents mentionnés dans le bordereau orientent l’État-Major vers un officier d’artillerie. Le colonel d’Aboville pense qu’il ne peut d’agir que d’un officier récemment breveté et stagiaire à l’État-Major, c’est-à-dire quelqu’un qui est passé par les quatre bureaux du ministère de la Guerre. Il épluche les dossiers avec le colonel Fabre qui s’arrête sur le dossier du capitaine Dreyfus. Fabre est antisémite et a rédigé une note défavorable sur les états de service de Dreyfus.
Les deux colonels comparent l’écriture du capitaine alsacien avec celle du bordereau : il y a quelques points de ressemblance seulement mais ça suffit à les persuader qu’ils tiennent le coupable.
Mercier, le ministre de la Guerre, De Boisdeffre, le chef de l’État-Major et Gonse, le sous-chef de l’État-Major vont dans le même sens : ça les arrange bien que le coupable soit juif. Mercier demande alors au commandant Du Paty de Clam qui se vante d’avoir des connaissances graphologiques de jeter un coup d’œil aux documents et celui-ci affirme qu’il y a beaucoup de points de ressemblance entre les deux écritures. Il est donc maintenant nécessaire de faire une véritable enquête et c’est Du Paty de Clam qui en est chargé.
L’influence de Mercier est décisive lors de cette enquête. Gabriel Hanotaux, le ministre des Affaires Étrangères, lui fait remarquer qu’il n’est pas possible pour la France de reconnaître que le bordereau a été obtenu par ce qui est ni plus ni moins qu’un cambriolage de l’ambassade d’Allemagne : le gouvernement ne peut pas avouer qu’il fait les poubelles de l’ambassade et se trouve donc dans une impasse. Mais Mercier refuse de lâcher l’affaire. On demande alors au spécialiste en écriture de la Banque de France d’examiner le bordereau et il affirme que Dreyfus est innocent. Mais il sera désavoué par Alphonse Bertillon. Vous vous souvenez de lui ? On l’a rencontré dans l’affaire du vol de la Joconde, c’est lui qui a mis au point le système d’identification judiciaire.
Bref, le ministre des Affaires Étrangères finit par lâcher l’affaire pour épargner son ministère. La voie est donc libre et le 15 octobre 1894, le capitaine Dreyfus est convoqué à l’État-Major pour une inspection. Il se retrouve non pas en face du chef de l’État-Major de Boideffre mais de du Paty de Clam, celui qui est en charge de l’enquête. Celui-ci explique à Dreyfus qu’il doit écrire une lettre pour l’État-Major, mais qu’il a mal à un doigt. Il demande donc au capitaine de l’écrire pour lui. Dreyfus, un peu surpris, s’exécute et commence à rédiger une lettre sous la dictée, une lettre qui comporte les mots du bordereau. Du Paty de Clam, à l’affut, fait remarquer à Dreyfus que ses mains tremblent. Celui-ci vient de l’extérieur, on est en octobre, il a froid au mains, rien d’exceptionnel. Mais, la dictée terminée, le couperet tombe : Du Paty de Clam annonce au capitaine Dreyfus, médusé, qu’il est arrêté pour haute trahison. On refuse de répondre à ses questions et on le laisse seul. Enfin… Pas tout à fait : on a laissé en évidence un pistolet au cas où il souhaite lui-même mettre fin à tout ça. Mais Dreyfus refuse de se suicider et il est emmené à la prison du Cherche-Midi.
Le plus fou dans cette histoire, c’est que de simples vérifications auraient suffi à innocenter Dreyfus. Les documents promis dans ce bordereau ont d’ailleurs qu’un intérêt limité pour l’Allemagne. Dreyfus ignore tout du frein du canon de 120, des troupes en couverture ou du projet de manuel de tir d’artillerie et encore plus des troupes postées à Madagascar. Et puis surtout, l’auteur du bordereau affirme qu’il part en manœuvre. Or, aucun officier stagiaire à l’État-Major n’est parti en manœuvre en 1894. D’autant que, dans le même temps, un agent double a signalé les agissement louche d’un chef de bataillon décoré, information qui ne sera pas prise au sérieux.
Alors pourquoi ces erreurs ? Déjà, tout s’est fait dans l’urgence la plus totale et donc, dans la confusion. L’armée est isolée, les généraux se tirent dans les pattes (principalement au sens figuré) et surtout, Mercier, le ministre de la Guerre est attaqué de toutes parts. Il est régulièrement sous le feu des critiques de la presse, notamment la presse de droite qui le trouve trop républicain, un comble quand on sait qu’en 1900, Mercier se fera élire sénateur grâce aux voix des royalistes et qu’il adhèrera aux thèses d’extrême-droite de l’Action Française. Mercier n’est pas fou, il se rend bien compte que les preuves sont légères. Mais il voit dans cette histoire une occasion de redorer son blason rapidement et de sauver son poste : il veut un coupable et il le veut tout de suite.
C’est donc un savant mélange d’incompétence, de précipitation, d’antisémitisme et, disons-le, d’egos sans doute un peu démesurés qui ont provoqué cette erreur judiciaire
Trouver des preuves: le dossier secret de l'affaire Dreyfus
Dreyfus arrêté, la priorité pour l’État-Major est de gonfler le dossier d’accusation, affreusement mince. Pour cela, Du Paty de Clam se rend chez les Dreyfus et retourne l’appartement familial. Il ne trouve rien mais saisit quand même une lettre que le capitaine Dreyfus a reçu de son frère Mathieu. À la pauvre Lucie, terrorisée, qui apprend du même coup l’arrestation de son mari, il n’explique rien et lui intime le silence en voilant à peine ses menaces. Il revient régulièrement la questionner en vain et l’autorise finalement le 31 octobre à prévenir Mathieu Dreyfus.
Parallèlement, Du Paty de Clam harcèle littéralement le capitaine Dreyfus dans sa cellule. Tous les jours, il vient lui faire faire des dictées dans toutes les positions (assis, debout, couché), il lui pose des questions sans queue ni tête, sans doute pour briser son moral et ce n’est qu’au bout de 15 jours qu’il lui montre enfin le fameux bordereau que, bien sûr, Dreyfus ne reconnait pas. Du Paty n’obtient rien et n’a toujours aucun mobile. Le seul qui semble montrer un peu de compassion, c’est le directeur de la prison qui s’inquiète de l’état moral de Dreyfus.
Concernant l’épineux problème de l’écriture du bordereau, trois experts ont été nommés pour l’étudier mais ils ne sont pas d’accord. Qu’à cela ne tienne ! Bertillon, l’expert en anthropométrie va se promouvoir expert en graphologie. Il va inventer une théorie incroyable qu’il va nommer l’autoforgerie. En gros, pour écrire le bordereau, Dreyfus aurait imité sa propre écriture. Pour la contrefaire, il aurait emprunté le dessin de certaines lettres aux membres de sa famille. En gros, il aurait utilisé un gabarit composé de son écriture associée notamment à celle de son frère Mathieu dont on vient – oh comme c’est opportun! – de saisir une lettre. Cette théorie est bien pratique puisqu’elle permet d’attribuer le bordereau à Dreyfus même si les écritures ne correspondent pas. Elle est aussi est incroyablement absurde mais elle va convaincre le ministre de la Guerre, Mercier.
Le 3 novembre, les Affaires Étrangères interceptent un télégramme chiffré de Panizzardi, l’attaché militaire italien. Il conseille de faire un démenti officiel sur cette affaire et, globalement, le télégramme tend à montrer que Dreyfus n’a rien avec à voir avec tout ça. Le problème, c’est qu’il y a plusieurs mots que les services d’espionnage n’arrivent pas à déchiffrer. Et c’est le commandant Henry qui va combler les trous. Vous vous souvenez d’Henry ? C’est l’adjoint de Sandherr à la Statistique. N’oubliez pas son nom parce qu’on va souvent parler de lui et de sa tendance à fabriquer des preuves. Et ça commence ici, avec ce télégramme, pour lequel il va inventer les mots manquants qui vont devenir « Dreyfus arrêté, précautions prises, notre émissaire prévenu ».
Malgré tout ça, au terme de son enquête, Du Paty de Clam rédige une note où il est bien obligé de reconnaître la maigreur des preuves et il conseille d’abandonner les poursuites. Mais le chef de l’État-major, le général de Boisdeffre, ne l’entend pas de cette oreille. De Boisdeffre, c’est un petit malin, qui profite du fait que le bordereau ait été découvert un jour où il était absent pour se décharger de cette histoire sur ses adjoints et plus particulièrement sur le général Gonse.
L’instruction du dossier commence le 7 novembre 1894 et se base sur le rapport de Du Paty de Clam. Comme il n’y a pas de nouvelles preuves et que le dossier est toujours incroyablement maigre, la Statistique va mener parallèlement une nouvelle enquête discrète pour charger l’accusation. Oui, il faut le noter, à ce stade-là, dans les hautes sphères de l’armée, on n’en est déjà plus à se demander si Dreyfus est coupable, on cherche n’importe quelle information pour le faire plonger.
En tous cas, c’est à ce moment-là que la Statistique va rassembler ce qui deviendra le fameux dossier secret qui va notamment compter des pièces récupérées dans les ambassades d’Allemagne et d’Italie, sans aucun rapport avec Dreyfus mais que Sanherr et Du Paty de Clam vont « accommoder » pour que Dreyfus ait l’air coupable. Sandherr va même connecter le dossier Dreyfus avec une enquête qui n’a rien à voir, une enquête sur le trafic de plans directeurs pour la défense de la Meuse et de Nice notamment par le biais d’une lettre en particulier adressée par Schwartzkoppen à Panizzardi (toujours les mêmes !) au printemps 1894. Voici ce que dit cette lettre :
« Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D. m’a donné pour vous. Je lui ai dit que vous n’avez pas l’intention de reprendre les relations. Il prétend qu’il y a un malentendu et qu’il fera tout son possible pour vous satisfaire. »
Ce « canaille de D. » qui va devenir le nom de cette pièce à conviction, concernait en fait un certain Dubois, fonctionnaire au ministère de la Guerre qui fricotait avec l’ennemi. Encore une fois, qu’à cela ne tienne ! L’initiale, bien pratique, permet de tout coller sur le dos, décidément bien large, de Dreyfus. On ajoute des paragraphes dans les échanges entre les deux ambassades pour charger le pauvre capitaine, on récupère des témoignages soudain défavorables de ses supérieurs et on lui cherche des addictions aux jeux et des adultères qui n’existent pas mais ce n’est pas grave, on va exhumer d’anciennes relations en omettant le fait qu’elles dataient d’avant son mariage et on va lui inventer quelques dettes de jeux. Le rapport de l’instruction conclura que Dreyfus est intelligent, qu’il parle très bien allemand et un peu d’italien et a un caractère « qui convient tout à fait dans les relations d’espionnage. »
En tous cas, jusqu’à présent, vous l’avez peut-être remarqué, on est restés bien au chaud au sein de l’armée. Les choses se compliquent à partir du 24 octobre, un peu avant l’instruction du dossier quand l’info fuite dans la presse et pas n’importe quelle presse, dans La libre parole, le journal d’extrême-droite de Drumont, qui exige de connaître les raisons du silence de l’armée. Si au début, le nom du traître arrêté n’est pas connu, plusieurs journaux catholiques se font une joie d’indiquer qu’il est juif et bientôt, le nom de Dreyfus circule partout du fait du fort tirage de La libre parole et l’armée est obligée d’officialiser l’arrestation de Dreyfus. L’instruction du dossier, qui se fait loin des oreilles indiscrètes de la presse, ne fait que renforcer le tapage de La Libre Parole et de L’intransigeant, un autre journal d’extrême-droite, qui vont accuser Mercier de vouloir étouffer l’affaire. Mercier lui, gardera toujours la même ligne de défense, bien pratique : « on ne peut rien vous dire sinon c’est la guerre avec l’Allemagne ».
Les attachés militaires allemands et italiens ont beau démentir une quelconque relation avec Dreyfus, pour la presse nationaliste, ce n’est qu’une preuve de plus de la culpabilité du capitaine. Cette presse, justement, va très loin dans des élucubrations complètement délirantes sur la destruction de preuves qui permettent d’éviter la guerre, elle imagine que Dreyfus a trahi pour sauver financièrement l’usine familiale qui tourne pourtant très bien mais bon, la presse nationaliste n’est pas à un mensonge près. Toujours est-il que le nom de Dreyfus est lâché et que les journaux nationalistes et certains autres se lâchent et demandent d’interdire la carrière militaire aux juifs.
À l’aube du conseil de guerre qui doit juger Dreyfus, le pauvre capitaine qui, du fond de sa cellule, ignore tout, est déjà coupable pour l’opinion publique et Mercier sait que sa tête est prête à tomber car, comme le dit la presse, si Dreyfus est acquitté, Mercier doit démissionner.
Le conseil de guerre de 1894: la naissance de l'affaire Dreyfus
Le 4 décembre, le conseil de guerre débute et Dreyfus, qui a encore toute confiance en ses supérieurs, déchante très vite quand il apprend que le procès aura lieu à huis clos. Rien n’explique cette décision contre laquelle Maître Demange, l’avocat que Mathieu a trouvé pour son frère, proteste fortement. Mais, une fois encore, on invoque la raison d’État : le huis clos permet d’éviter la guerre avec l’Allemagne. Ne restent plus dans la salle que les personnes requises pour le procès ainsi que le commandant Picquart en qualité d’observateur pour le ministre de la Guerre et Lépine le préfet de Police, qui n’a absolument rien à faire là.
Le huis clos permet à la Section de Statistique de prendre les commandes du procès. Il faut dire que l’accusation est plutôt floue et qu’il n’y a pas de mobile sérieux. Le directeur de la prison du Cherche-Midi vient témoigner du comportement indigne de Du Paty de Clam envers le prisonnier, Du Paty qui en fait des tonnes quand il parle du tremblement des mains de l’accusé. Il ment sans aucun scrupule et raconte que l’argent de l’assurance utilisé après l’incendie d’une des usines de la famille Dreyfus était en fait l’argent de la trahison – de nouveau le mobile vénal – témoignage qui déclenchera le seul accès de colère du capitaine Dreyfus. On va justement reprocher à l’accusé son calme et sa froideur. Il est dans la retenue, c’est dans sa nature, il n’est pas du genre à en faire des caisses mais visiblement, on aurait bien aimé un peu plus de drama. Bertillon fait une démonstration de sa théorie sur les écritures mais, sur les cinq experts, deux affirment que Dreyfus est innocent et trois coupables. Les qualités intellectuelles et patriotiques qu’on prêtait au prisonnier jouent maintenant contre lui : son intelligence lui a servi à infiltrer l’armée.
Gonse et Henry témoignent contre lui, de même que les généraux qui ont participé à l’enquête. Henry va même demander à venir une seconde fois à la barre, ce qui est illégal et mentir comme un arracheur de dents en racontant qu’il est au courant depuis longtemps des manigances de Dreyfus mais refuse de donner le nom de son informateur quand Maitre Demange lui demande et pour cause : il n’existe pas. Malgré tout, l’avocat de Dreyfus est confiant, le dossier est maigre. Et l’État-Major se dit la même chose. L’enjeu est de taille d’autant que le gouvernement sous la houlette du président du Conseil Charles Dupuy suit l’affaire de près, craignant des problèmes diplomatiques avec l’Allemagne. Et alors que tout le monde attend le verdict, Mercier décide de faire, là encore, quelque chose de tout à fait illégal : transmettre en toute discrétion aux juges le fameux dossier secret que la Statistique a constitué avec toutes les fausses preuves. Ce qui veut dire que ce dossier n’est pas montré à l’avocat de Dreyfus.
Évidemment, devant cet amoncellement de preuves, les juges, quatre jours après le début du procès, déclare Alfred Dreyfus coupable d’avoir livré des documents secrets et confidentiels intéressant la sécurité nationale à une puissance étrangère et le condamne à l’unanimité à la déportation et la dégradation militaire.
La presse, de droite ou de gauche, est unanime et se félicite du verdict. La Libre parole demande même qu’on fusille Dreyfus et Georges Clémenceau, qui prendra plus tard la défense de Dreyfus, ne sera pas tendre non plus avec lui après ce premier conseil de guerre. Le Président de la République Casimir-Perier, qui considère que l’armée n’aurait jamais condamné un camarade quand bien même il serait juif, se félicite du verdict.
Maître Demange, convaincu de l’innocence de Dreyfus, ne s’avoue pas vaincu et fait signer à l’accusé son pourvoi en révision mais le 31 décembre, le Conseil de révision valide définitivement la peine du Conseil de guerre. Demange, ému, va apporter le verdict à Dreyfus qui, déchiré mais toujours persuadé de la bonne foi de ses supérieurs, écrit à Mercier pour que le vrai coupable soit recherché.
Demange appelle ensuite Mathieu et Lucie et s’interroge. Il se demande quel fait nouveau a pu apparaître pour changer un verdict qui était, selon lui, aussi évident. Cette phrase, Mathieu ne l’oubliera jamais et, dès le couperet tombé, Lucie et lui vont jeter toute leur énergie dans la recherche de ce fait nouveau.
L'irréparable humiliation: la dégradation de d'Alfred Dreyfus
Le 5 janvier 1895, Dreyfus est escorté à l’École Militaire par un détachement de la garde républicaine. On lit une nouvelle fois la sentence au condamné puis un adjudant de la garde lui arrache ses galons et brise son sabre : il est dégradé. Dreyfus doit ensuite défiler devant les 4 000 hommes de troupes, sous les cris « À mort le juif ! À mort Judas » lancés par la foule décomplexée qui se masse derrière les grilles de l’institution. Dreyfus reste ferme et droit dans ses bottes et il crie son innocence à plusieurs reprises. La presse nationaliste en fera ses choux gras en lui reprochant cette « bravade insupportable » ou en pointant le fait que ses protestations « manquaient de cœur ».
Quant aux autre juifs de l’armée, ils sont particulièrement silencieux sur le sujet. La condamnation de Dreyfus est considérée juste et il est fort probable que certains d’entre eux s’inquiètent des retombées de cette affaire sur les autres soldats israélites.
Pour le capitaine Dreyfus, cette journée est un calvaire. Lui qui est patriote, qui croit encore en l’innocence de l’armée et qui est persuadé qu’elle réparera cette erreur judiciaire, cette dégradation est, dira-t-il, pire que la mort.
Mercier, le ministre de la Guerre, pense, en tous cas, en avoir fini avec l’Affaire mais le lendemain, il découvre dans un journal que le Capitaine Lebrun-Renault se vante d’avoir recueilli les aveux de Dreyfus. Lebrun-Renault est à la tête de la Garde Républicaine, c’est lui qui est venu chercher Dreyfus en prison. Le prisonnier lui aurait dit qu’il avait donné des informations à l’Allemagne pour en obtenir de plus importantes et que, d’ici trois ans, la vérité éclaterait et que le ministre serait obligé de reprendre l’affaire. Évidemment c’est un mensonge – on n’est plus à ça près – sauf que la presse renchérit et attaque violemment l’Allemagne, à tel point que l’Empereur Guillaume II lui-même écrit à la Présidence de la République française pour demander un démenti officiel. Ça commence à devenir gênant et Lebrun-Renault est convoqué illico et se voit contraint de démentir officiellement ses propos. Le problème, c’est que le mal est fait et que cette légende des aveux va faire long feu. Néanmoins, cette histoire va profiter à Mercier qui va pouvoir en rajouter une couche sur le fait qu’il est important de garder secret certaines pièces du dossier pour ne pas provoquer une guerre avec l’Allemagne. Et une fois la cérémonie de dégradation passée, Mercier verrouille un peu plus les informations en faisant conserver le dossier de l’affaire dans son ministère, ce qui est irrégulier. Quelques jours plus tard, il brûle le commentaire du dossier secret en présence de Sandherr, le chef de la Statistique et lui ordonne de disperser les pièces dans différents dossiers, ce que Sandherr ne fera pas, sans doute pour se protéger.
Pour Dreyfus et sa famille, c’est le début d’un très long combat.
Le départ pour l'île du diable
Dreyfus n’est pas averti de la suite des évènements, il est donc fort surpris quand on vient le chercher de nuit le 17 janvier, d’autant que sa femme devait lui rendre visite le lendemain. Enchaîné dans un wagon, sans eau et sans nourriture, il est convoyé jusqu’à la Palice où sont emmenés les bagnards en partance pour l’Île-de-Ré. Il pense donc que c’est là qu’il doit purger sa peine. Au moins, il peut recevoir les visites de Lucie même s’ils ne sont jamais seuls et qu’on les fait mettre chacun à un bout de la pièce. Dreyfus subit des humiliations mais il tient bon jusqu’à ce qu’il apprenne qu’il va prendre le bateau pour une destination inconnue. C’est sur ce bateau et au long de ce voyage qui n’en finit pas qu’il comprend, la mort dans l’âme, qu’on l’envoie en Guyane. Sur le bateau, il est enfermé dans une cellule qui n’est séparée du pont que par un grillage malgré les températures extérieures négatives. Après presqu’un mois de navigation, il arrive à destination mais reste à fond de cale plusieurs jours avant de passer un mois dans un cachot. Et le 13 avril, il part pour l’Île du diable où il devra purger sa peine. Cette toute petite île est ainsi nommée parce qu’elle a servi à isoler les bagnards atteints de la lèpre.
Là-bas, il est enfermé dans une case de 3 mètres sur 4. Il peut se dégourdir les jambes à l’extérieur, du moins sur le seul petit espace débarrassé de toute végétation pour être sûr qu’il ne puisse pas se cacher. Cinq gardiens et un gardien-chef – auquel s’en rajoutera encore un autre bientôt – sont affectés à sa surveillance avec l’ordre de ne jamais lui parler, sauf nécessité absolue. C’est assez fou quand on pense qu’il est sur un caillou perdu dans l’océan. Dreyfus connaît la faim, il cherche continuellement de la nourriture qu’il doit faire cuire mais il n’a aucun ustensile de cuisine. On lui donne du pain, de l’eau, du lard souvent avarié, le climat faisant que le peu qu’on lui donnait était souvent plein de vermine. Toutes ses demandes pour améliorer un tant soit peu son quotidien se heurtent à des refus. Il est assez clair que, sur le continent, on espère tout simplement qu’il meurt rapidement dans cet environnement insalubre. Toutefois, plusieurs de ses gardiens outrepasseront les ordres en lui emmenant un peu de nourriture. Dreyfus est à la fois désespéré et déterminé à survivre pour laver son honneur. C’est une obsession, mais c’est, pour beaucoup, cette obsession qui va le maintenir en vie. Et à défaut de nourrir son corps, il nourrit son cerveau en étudiant.
À Paris, Mathieu, Lucie et sa famille qui est sur place remuent ciel et terre et frappent à toutes les portes, dont beaucoup restent malheureusement fermées. Il faut dire que famille a perdu beaucoup de relations dans cette histoire. Le commandant Forzinetti, le directeur de la prison du Cherche-Midi qui était resté solidaire de Dreyfus, va remettre à Mathieu une copie de l’acte d’accusation augmenté des commentaires qu’il a demandé à Alfred Dreyfus de faire, un premier document capital que la famille va mettre en lieu sûr à Bâle. Ils ont bien raison d’être méfiants : ils reçoivent régulièrement des lettres anonymes, Mathieu est surveillé par la Sûreté, son courrier est ouvert et sa concierge et sa cuisinière renseignent la police sur ses faits et gestes. Le frère du capitaine Dreyfus cherche naturellement des appuis auprès de personnes haut placées originaires d’Alsace comme sa famille et c’est comme ça qu’il va approcher le sénateur Scheurer-Kestner, 1er vice-président du Sénat, connu pour son intégrité. Le sénateur croit Dreyfus coupable mais Mathieu a été convaincant et le sénateur lui promet au moins de le conseiller. Mathieu approche également quelques parlementaires et anciens ministres, très peu nombreux, qui croient en l’innocence de son frère. Lucie écrit autant que possible à son mari pour soutenir son moral mais elle ne peut compromettre le travail souterrain de Mathieu et ne laisse filtrer aucune information. Ses lettres arrivent avec trois mois de décalage à Dreyfus et on finira même par ne plus remettre au prisonnier les originaux mais des copies modifiées au cas où Lucie utiliserait de l’encre sympathique ou un code. Alfred Dreyfus, pour lutter contre ses idées de plus en plus morbides, commence alors à tenir un journal et écrit des dizaines de lettres : à sa femme bien sûr mais aussi à de Boisdeffre, à Du Paty de Clam et même aux nouveaux membres du gouvernement qui l’ignorent complètement.
Oui parce qu’en France, le paysage politique change très vite. Casimir-Périer a abandonné son poste à la présidence de la République après le mandat le plus cours de l’Histoire Française, 6 mois, et Félix Faure est élu à sa place. Le nouveau président, comme tous les autres, ignore les lettres que lui envoie Dreyfus depuis son caillou perdu dans l’océan. Mercier a quitté son ministère mais, avant de partir, il a pris soin de réunir les membres de ce qu’on pourrait maintenant appeler une conjuration (Sandherr et Henry de la Statistique, Du Paty de Clam, De Boisdeffre et Gonse de l’État-Major) pour leur ordonner de tenir leur langue. Pour lui, l’affaire est pliée.
Pourtant, la presse ne se calme pas, bien au contraire. Le retentissement de l’Affaire est immense et a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffrent allègrement les journaux nationalistes qui rabâchent la théorie d’un « risque juif » à laquelle adhèrent de plus en plus de français. Le grand gagnant dans l’histoire, c’est encore et toujours Mercier qui exploite la situation à son profit et devient le nouveau héros des chantres de l’antisémitisme. Il ira même, à l’issue du procès de Dreyfus, jusqu’à proposer une loi pour le rétablissement de la peine de mort pour les crimes de trahison, dans le but à peine voilé de faire exécuter Dreyfus, projet auquel s’opposera Jean Jaurès, alors député à la Chambre.
On est donc dans un moment de basculement politique à droite et même très à droite alors que l’antisémitisme s’installe même l’Assemblée Nationale avec des propositions complètement folles comme envoyer les Juifs dans le centre de la France où, je cite, « la trahison serait moins dangereuse ».
C’est dans ce contexte explosif que la famille Dreyfus continue de chercher désespérément des soutiens.
Lr début du combat: Picquart et les premiers dreyfusards
Mathieu Dreyfus et les premiers dreyfusards
Mathieu Dreyfus travaille d’arrache-pied pour trouver de nouvelles informations. Pour cela, il réunit une petite équipe d’hommes qu’il rémunère. Mathieu va effectivement consacrer tout son temps et presque tout son argent au sauvetage de son frère dont il plaide la cause sans relâche pour créer un réseau, tout petit au début et qui sera le noyau des premiers dreyfusards. Rapidement, grâce à Maître Demange qui ira jusqu’au Garde des Sceaux pour vérifier l’information, il apprend que son frère n’a pas été condamné à cause du fameux bordereau mais sur la base d’un dossier contenant notamment une pièce importante communiquée aux juges sous le sceau du secret pour raison d’État. La fameuse pièce en question c’est la lettre « Canaille de D. », pièce qui n’a rien à voir avec Dreyfus.
À l’extérieur, la presse continue à s’exciter, notamment La libre Parole qui va jusqu’à raconter que des allemands ont été vus en Guyane pour essayer de récupérer Dreyfus. À l’Assemblée, un projet de loi interdisant aux juifs, aux personnes naturalisées et aux époux de femmes juives l’accès à des fonctions publiques est proposée mais elle ne sera heureusement pas adoptée.
Pour pouvoir travailler plus sereinement et en toute discrétion dans cette ambiance délétère, Mathieu Dreyfus loue une maison en dehors de Paris où Lucie vient le rejoindre avec ses deux enfants. Il a engagé un ancien inspecteur de police qui ne ramène aucune piste et va même jusqu’à Londres dans une agence réputée qui n’a pas pu, non plus, avancer sur l’affaire. La tâche est immense et la famille fait face à de profonds moments de désespoir d’autant que le temps passant, on parle de moins en moins de l’affaire et Mathieu a peur qu’on l’oublie. Pour réveiller l’opinion, il veut faire rédiger un mémoire et se tourne vers Bernard Lazare, jeune écrivain juif, adversaire acharné de Drumont et qui a déjà publié en 1894 un livre intitulé L’antisémitisme : son histoire et ses causes. À partir du moment où il est convaincu de l’innocence de Dreyfus, Bernard Lazare deviendra un des dreyfusards les plus actifs et les plus engagés, à tel point que La libre Parole dira de lui qu’il est à la tête du « syndicat juif », un syndicat imaginaire sur lequel la presse nationaliste va broder pendant des années.
En juin 1895, Lazare rédige un premier mémoire. Dans le même temps, une loi permettant la révision des condamnations pénales s’il se produit un fait nouveau est votée à l’Assemblée. C’est ce fait nouveau que Mathieu cherche et Bernard Lazare est donc prié d’attendre un peu pour publier son mémoire.
Mais pendant ce temps, dans l’armée, les choses bougent.
Picquart et le "Petit Bleu": le coupable s'appelle Esterhazy
En juillet 1895, le colonel Sandherr quitte la tête de la Section de Statistique. Le commandant Henry, son second, convoitait ce poste mais c’est au commandant Georges Picquart qu’il est attribué. Si vous vous souvenez bien, on a déjà parlé de Picquart. Il était au Conseil de guerre qui a jugé Dreyfus en qualité d’observateur. Il est alsacien, intelligent, cultivé et antisémite. Contrairement à Mercier, De Boisdeffre, le chef de l’État-Major et Sandherr, pensent que l’affaire Dreyfus n’est pas finie et qu’il faut continuer à étoffer le dossier. Picquart est consciencieux, il reprend donc tout le dossier et se rend vite compte que les jugements péjoratifs à l’encontre de Dreyfus ne reposent pas sur grand-chose et au printemps 1896, un nouveau document de l’ambassade d’Allemagne arrive à la Statistique par ce qu’on appelle la « voie ordinaire », c’est-à-dire les poubelles. Cette lettre-télégramme déchirée, Picquart la réceptionne à la place d’Henry. Une fois reconstituée, voici le texte que Picquart découvre :
« Monsieur, j’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non.
Signé C. »
Ce télégramme, qui, du fait de sa couleur, sera surnommé le « petit bleu » n’a visiblement pas été envoyé. Le signataire, malgré l’initiale, n’est pas inconnu : à la Statistique, on sait qu’il s’agit d’une des signatures de Schwartzkoppen. Le problème c’est que ce télégramme est adressé à un officier de l’armée Française, le commandant Esterhazy dont Picquart comprend qu’il a trahi en donnant des informations à l’Allemagne. Y aurait-il donc un 2ème traître ? Picquart fait faire des photos du petit bleu pour faire croire que la lettre a été saisie par la poste et non pas dans une corbeille puisque, on l’a vu, cette pièce serait alors difficile à utiliser lors d’un procès. Il ouvre discrètement une enquête sur Esterhazy et découvre notamment qu’il a beaucoup de dettes et qu’il est toujours en recherche d’argent. Et Picquart, lui, fait le lien avec l’information de l’agent double qui avait prévenu qu’un chef de bataillon décoré livrait des informations à l’Allemagne. Et il se trouve qu’Esterhazy est un chef de bataillon décoré. Picquart envoie Henry consulter cet agent double mais soi-disant que l’agent ne dit ne rien savoir alors que l’agent, plus tard dira avoir affirmé à Henry que Dreyfus était innocent et Esterhazy coupable. Il faut noter que le comportement d’Henry à ce moment-là a de quoi interroger. On ne peut pas être sûrs à 100% qu’il savait déjà de quoi Esterhazy était coupable mais la facilité avec laquelle il va l’aider plus tard pose question.
En tous cas, Picquart ne se démonte pas et informe l’État-Major de ses découvertes, c’est-à-dire De Boisdeffre et Gonse à qui il demande des échantillons d’écriture d’Esterhazy mais il est surpris de constater que ça ne fait pas beaucoup réagir ni l’État-Major, ni Jean-Baptiste Billot, le nouveau ministre de la guerre, qui recommande la plus grande prudence pour ne pas faire une seconde affaire Dreyfus. Qu’à cela ne tienne, Picquart fait intercepter le courrier d’Esterhazy et il a l’idée de comparer son écriture avec celle du fameux bordereau. Et là, Picquart, épouvanté, se rend compte de l’ampleur de la trahison d’Esterhazy et de l’ampleur de l’erreur judiciaire dont Dreyfus est victime parce qu’il n’y a aucun doute : c’est bien Esterhazy qui a écrit le bordereau. Picquart se procure alors le dossier secret et comprend que les pièces du procès Dreyfus sont fausses.
Mais qui est cet Esterhazy ? Ferdinand Walsin Esterhazy de son vrai nom est le chef de bataillon du 74e régiment d’infanterie. C’est un joueur invétéré, un escroc et un proxénète. Avide d’argent, il a fait un mariage d’intérêt et, une fois la dot dilapidée, il va escroquer plusieurs membres de sa famille. Non diplômé, il a réussi à se faire nommer sous-lieutenant à la Légion Étrangère grâce à l’un de ses oncles. Il est passé par l’ancien service de Renseignement où il a rencontré Henry et il bénéficie de la protection de personnes influentes. Il a même obtenu la Légion d’Honneur en 1882. Et Esterhazy déteste les français. Dans une lettre, qui sera connue bien plus tard, il dira :
« … À l’heure présente, exaspéré, aigri, furieux, je suis capable de grandes choses ou de crimes, si cela pouvait me venger… Je ne ferais pas de mal à un petit chien mais je ferais tuer cent mille français avec plaisir…. Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres…. Voilà une fête dont je rêve ».
Ce n’est pas donc très étonnant qu’il soit entré en contact avec l’ambassade d’Allemagne, ce qu’il fait trois mois à peine avant l’affaire Dreyfus, pour proposer de fournir des documents en échange de fortes sommes d’argent. En octobre 1894, alors même que l’affaire Dreyfus a débuté, il fournit des documents périmés ou de plus en plus farfelus à Schwartzkoppen qui commence à se méfier. Esterhazy s’en rend compte et se venge en faisait paraître des articles pour dénoncer l’espionnage allemand – un comble ! – articles qui paraîtront, je vous le donne en mille, dans La libre parole avec qui il a des relations étroites.
Schwartzkoppen, en mars 1896, décide de rompre le contact avec lui puis se ravise : c’est le télégramme intercepté par Picquart, le fameux « petit bleu ».
Picquart a donc découvert le pot aux roses, il doit maintenant faire un choix capital. Il sait qu’en dévoilant le scandale, il risque sa carrière dans l’armée et sa carrière, il y tient. Il décide de passer assez logiquement par la voie hiérarchique et rédige une note dans laquelle il conseille à ses supérieurs de réviser le procès Dreyfus et d’agir contre le vrai traître : pour cela il montre une étude comparative des écritures. Mais le général Gonse lui conseille de faire attention aux premières impressions et de séparer les deux affaires. Même son de cloche à l’étage du dessus, chez De Boisdeffre. Picquart ne comprend pas. Pour condamner Esterhazy, il faut montrer que c’est lui qui a écrit le bordereau qui mentionne les document fournis à l’Allemagne et octroyer le bordereau à Esterhazy innocente forcément Dreyfus : il est impossible de séparer les deux affaires. Ce qu’il faut comprendre, c’est que Picquart ne fait pas ça par bonté d’âme pour Dreyfus. Il n’aime pas les juifs, ne l’oublions pas. D’ailleurs, il s’inquiète des initiatives de Mathieu Dreyfus et presse sa hiérarchie de réviser le procès du capitaine Dreyfus pour préserver l’armée. C’est quand même son but premier : préserver l’institution. Il informe donc le ministre de la Guerre, Billot, de ses découvertes. Celui-ci, ébranlé, lui donne l’autorisation de monter un dossier, d’autant que Billot déteste son prédécesseur, Mercier, l’occasion est trop belle ! Sauf que l’État-Major l’apprend et De Boisdeffre va tirer les oreilles de Billot. Mais maintenant, forcément, c’est Picquart qui est devenu un problème pour ses supérieurs et avec l’assentiment du ministre, ils vont tout faire pour étouffer l’affaire et isoler le chef de la Statistique.
La fausse évasion du capitaine Dreyfus
Autour de Mathieu et Lucie Dreyfus, les fidèles s’activent. Bernard Lazare publie des articles sur l’Affaire et se rapproche de Joseph Reinach, lui aussi l’un des premiers dreyfusards. En mai 1896, un poids lourd de la littérature française entre dans l’arène, même s’il n’est pas encore ce qu’on pourrait appeler un dreyfusard : c’est Émile Zola qui réagit à l’antisémitisme galopant avec son article « Pour les Juifs » paru dans Le Figaro. Évidemment, le retour de flamme est immédiat et Drumont, via La Libre parole, polémique à souhaits mais, entre les prises de paroles de Zola et celles de Lazare, petit à petit, le doute s’installe, d’autant qu’on commence timidement à entendre quelques voix discordantes comme celle de Gaston Calmette. Journaliste au Figaro, il connaît bien l’ancien directeur du pénitencier de Guyane qui lui a raconté les conditions de détention de Dreyfus, les humiliations etc. Calmette sera le premier à en parler dans les colonnes d’un journal et à évoquer notamment la faim qui tenaille le prisonnier pendant que La Libre Parole raconte partout que Dreyfus, sur son île, s’empiffre et boit. Paul de Cassagnac, ancien député et directeur du journal L’autorité, publie quant à lui un article intitulé « Le doute ».
Cela n’empêche, l’Affaire commence à disparaître de la une des journaux. Et ça, Mathieu Dreyfus veut absolument l’éviter. Avec un petit groupe de dreyfusards, il organise la parution par un média anglais – le Daily Chronicle – d’une fausse information le 3 septembre 1896 : Dreyfus se serait évadé de l’Île du Diable. Sur le coup, la nouvelle passe relativement inaperçue même si La Libre Parole et L’Intransigeant continuent à s’époumoner en accusant, je cite, « la juiverie » et le « syndicat Dreyfus » d’être responsables.
Mais le plan de Mathieu Dreyfus n’a pas été inutile. Deux semaines plus tard, le journal L’Éclair, possiblement encouragé par l’État-Major, publie un article censé montrer l’irréfutabilité de la culpabilité de Dreyfus, pour clore l’incident. Sauf qu’à vouloir trop en faire, on fait des bêtises et l’auteur de l’article va aller trop loin et évoquer des preuves soit disant accablantes. Il va donner des détails qu’il aurait dû garder pour lui : tout d’abord, le texte (pas tout à fait exact) du bordereau et surtout la mention d’une lettre « exceptionnellement confidentielle » dont il est reconnu qu’elle a été présentée en Conseil de Guerre. C’est la fameuse lettre « Canaille de D. ». Grâce à cet article, il est publiquement exposé qu’une pièce capitale du dossier a été communiquée au procès à l’insu de tous. Ni une, ni deux, dans la foulée, Lucie Dreyfus écrit à la Chambre des députés pour réclamer justice. Personne ne bouge à la Chambre mais l’article de L’Éclair commence à remuer l’opinion et l’affaire est revenue au premier plan.
Et s’il y en a un qui est remué, c’est Picquart, notre chef de la Statistique. Quand il prend connaissance de l’article de L’Éclair, il écrit au général Gonse pour lui dire qu’il l’avait prévenu qu’ils risquaient d’avoir un scandale sur les bras. Convoqué, Picquart essaie de convaincre son supérieur, d’autant qu’il est persuadé, à raison, que la famille Dreyfus ne restera pas les bras croisés. Gonse lui aurait rétorqué qu’il était impossible de rouvrir un dossier dans lequel beaucoup de hautes personnalités, comme Mercier, était impliquées et qu’il fallait protéger l’armée. Le plus drôle, c’est que c’est aussi le but de Picquart : protéger l’armée, mais l’un veut le faire en rétablissant la vérité et l’autre en la cachant encore un peu plus. Picquart s’obstine et Gonse finit par lui donner une fin de non-recevoir à laquelle Picquart dira « Je n’emporterai pas ce secret dans ma tombe ».
Et comme l’a dit Picquart, les dreyfusards agissent. Puisque l’existence du fameux document secret est publiquement révélé, Lazare est autorisé à imprimer son mémoire sur l’Affaire. Sa brochure, intitulée La vérité sur l’Affaire Dreyfus, est éditée le 6 novembre 1896 chez Stock, un des rares éditeurs dreyfusard. Elle est envoyée à 3 000 parlementaires, écrivains, universitaires et savants. Il s’agit d’un exposé objectif des faits et la justesse des informations est telle que Gonse accusera Picquart d’avoir fait fuité des informations puisqu’il est le dernier à avoir consulté le dossier secret. Cette brochure provoque des remous dans l’opinion publique, d’autant que Lazare était déjà harcelé par certains journaux, ce qui ne fait qu’empirer par la suite, sachant qu’en plus, le contexte politique n’en finit plus d’être instable. Félix Faure est toujours président de la République mais les présidents du Conseil, les premiers ministres donc, se succèdent jusqu’à l’arrivée de Jules Méline.
Et l’Affaire continue de rebondir. Le 10 novembre 1896, c’est le journal Le Matin qui défraie la chronique en publiant un fac-similé du bordereau, dans le but, une fois encore, de prouver la culpabilité de Dreyfus. Ce fac-similé, contrairement à l’article de L’Éclair, contient le texte rigoureusement exact du bordereau puisqu’il s’agit d’un exemplaire en possession d’un des experts en écriture mandatés pour le procès Dreyfus, exemplaire que ledit expert a décidé de vendre (y a pas de petits profits). Mais grâce à ça, Mathieu a enfin un document avec le texte exact du bordereau et l’écriture avec laquelle on a comparé celle de son frère.
Et il y a une autre personne qui va brutalement découvrir l’innocence de Dreyfus avec cet article : c’est Schwartzkoppen, de l’ambassade l’Allemagne. Il ne connaissait effectivement pas Dreyfus mais quand il voit le bordereau dans le journal, il comprend que Dreyfus est innocent puisqu’il est bien placé pour savoir qui a écrit ce télégramme dont il est le destinataire. Le problème, c’est qu’il ne peut rien faire sous peine de dévoiler ses propres activités d’espionnage.
Toujours est-il que, pour l’État-Major, ça commence à chauffer. Déjà que, depuis qu’il a découvert l’innocence de Dreyfus, Picquart a vu plusieurs de ses subordonnés se retourner contre lui, mais en plus il commence à suspecter que l’État-Major est tout à fait au courant de la situation et fait tout pour l’étouffer. Il a même proposé un plan pour confondre Esterhazy mais l’État-Major et le ministre de la Guerre ont refusé. Ça commence à se voir et De Boisdeffre et Gonse décident d’envoyer Picquart rapidement en mission aux frontières pour l’éloigner du dossier. Quant à Esterhazy, après avoir vu la copie du bordereau dans le journal, il commence à s’inquiéter. Heureusement, son ami le commandant Henry, envoyé par le général Gonse, est là pour le rassurer.
Une nouvelle pièce à conviction dans le dossier secret: le "faux Henry"
En cette fin d’année 1896, le dossier Dreyfus s’apprête à accueillir une nouvelle pièce à conviction, elle aussi complètement fabriquée. On ne sait pas trop si Henry a fait ce faux à la demande du sous-chef de l’État-Major, le général Gonse, en échange d’une promotion à la tête de la Section de Statistique qu’il convoitait tant ou si c’est Henry lui-même qui a eu l’idée de cette pièce qui permettrait de faire passer au second plan les autres documents du dossier secret. Toujours est-il qu’Henry va littéralement rédiger un billet soi-disant de la main de Panizzardi, l’officier de l’ambassade d’Italie, à destination de Schwartzkoppen. Pour ça, il va tenter d’imiter l’écriture de l’officier italien pour rédiger le texte suivant :
« J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome nouvelles explications je dirais que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas que on sache, jamais personne, ce qui est arrivé avec lui. »
Vous trouvez les tournures de phrases étranges ? C’est normal et c’est fait exprès : Henry a tenté d’inventer des italianismes pour imiter Panizzardi. Il utilise ensuite l’en-tête et la signature de documents réels entre lesquels il intercale son propre texte et il antidate le tout au 14 juin 1894. Ainsi est née la pièce du dossier qui sera surnommé le « Faux Henry ». Le souci, c’est que Henry imite mal l’écriture de Panizzardi, ses italianismes ne sont pas convaincants et, cerise sur le gâteau, le papier qu’il a utilisé n’est pas le même que celui de l’en-tête et de la signature : les quadrillages ne sont pas tout à fait de la même couleur. Le « faux Henry » passe la voie hiérarchique – Gonse, De Boisdeffre et le ministre Billot qui ne demande qu’à y croire – et intègre le dossier secret sans que Picquart, qui est encore le chef de la Statistique et qui n’est même pas encore parti, n’en soit averti. Le but de ce document est de prouver de manière irréfutable que Dreyfus est coupable et éviter la révision du procès.
Parce qu’à l’extérieur de l’armée, ça s’énerve de tous les côtés, y compris à la Chambre des députés où l’ambiance est électrique sur le sujet. Une fois Picquart parti, Gonse et Henry épluche son enquête sur Esterhazy. Ils découvrent que Picquart a falsifié la date du « petit bleu », le document qui prouve la culpabilité d’Esterhazy. Il a mis une date postérieure à sa demande d’interception de courrier. Comme ça, le petit bleu pouvait être considéré comme une pièce recevable dans le cadre d’une enquête officielle, ce qui n’était pas le cas d’un document volé dans une poubelle. Quoi qu’il en soi, l’État-Major saisit ce prétexte pour se débarrasser définitivement de Picquart en l’envoyant dans les colonies, plus précisément en Tunisie, en janvier 1897, où ils espèrent qu’il aura la bonne idée de mourir dans les combats… comme pour Dreyfus finalement : on les envoie loin dans l’espoir qu’ils meurent vite.
Picquart est intelligent, il a compris que l’armée est consciente de l’erreur judiciaire concernant Dreyfus et n’a aucune intention de condamner le vrai coupable. Il tente en vain de se faire recevoir par les instances compétentes pour pouvoir se défendre et, en désespoir de cause, le 2 avril 1897, il rédige une note à remettre au Président de la République en cas de décès, une note qui expose toute l’affaire Dreyfus. Après tout, il avait prévenu l’État-Major : il n’emporterait pas ce secret dans la tombe.
Il envoie également un message à Henry pour se défendre des mensonges qui sont proférés à son égard mas Henry le menace ouvertement par une longue lettre où il détaille toutes les charges qui pèsent contre lui. Miné, Picquart s’ouvrira de tout ça à son ami Louis Leblois, avocat, tout en lui demandant de garder le silence. Il l’autorise toutefois à approcher certaines personnes d’influence qui pourraient l’aider.
Pour finir, Gonse, Henry et Du Paty de Clam ont décidé de faire intervenir Esterhazy dans cette histoire afin qu’aucun lien ne puisse être fait entre le bordereau et lui (parce que si un lien est fait, on saura que Dreyfus est innocent, que l’armée s’est parjurée etc.) : sur le conseil pressant des officiers, il rédige deux lettres au Président de la République pour dénoncer le vol d’un document par Picquart. Ce document, il s’agit bien évidemment du « petit bleu » qui permet de faire le lien entre lui et le bordereau. Et ça marche puisqu’une enquête sur Picquart est déclenchée par le ministère de la Guerre en fin d’année 1897, ministère sous pression parce qu’on commence à voir apparaître des articles de presse qui demandent la révision du procès Dreyfus.
Les dreyfusards contre l'État-Major
Mathieu Dreyfus n’a, bien sûr, aucune connaissance des remous qui secouent l’État-Major. Il continue inlassablement son combat et tente de convaincre toujours plus de monde de l’innocence de son frère. Le sénateur Auguste Scheurer-Kestner que j’ai déjà évoqué, avait accepté de conseiller Mathieu mais sa rencontre avec Bernard Lazare et surtout la lecture de son mémoire vont profondément l’ébranler. De simple conseiller il devient un dreyfusard convaincu quand il apprend la vérité un jour de juillet 1897 lorsqu’il reçoit la visite de Leblois, l’ami avocat de Picquart. Leblois n’en peut plus de garder pour lui tout ce que lui a dit Picquart et il veut sincèrement aider son ami. Quand il apprend que le sénateur Scheurer-Kestner s’intéresse à l’affaire, il demande à le rencontrer et il lui déballe tout mais il demande que Mathieu Dreyfus ne soit pas informé comme Picquart l’a souhaité. Scheurer-Kestner, s’il veut prendre officiellement position, doit obtenir les mêmes informations que Picquart : le témoignage de Leblois ne suffit pas. En effet, si le sénateur rend officielles ces informations sans les avoir obtenues lui-même, l’État-Major saura que Picquart les a faites fuitées. Il engage donc un policier, demande des expertises mais il aurait bien besoin de l’aide de Picquart mais Picquart refuse. En septembre 1897, Scheurer-Kestner et Lebois décide de faire une démarche auprès du président de la République : le sénateur rencontre Félix Faure, qui ne veut pas se compromettre d’autant qu’il reçoit des lettres d’Esterhazy qui fait du chantage en demandant à ce qu’on mette fin à cette affaire sinon il ira pleurer chez l’empereur d’Allemagne. Le sénateur tente sa chance avec Billot, le ministre de la Guerre qu’il connaît bien. Celui-ci lui dit qu’il a vu une preuve irréfutable de la culpabilité de Dreyfus – c’est le faux Henry – mais promet de diligenter une enquête. Cette enquête, il la confie au général Saussier. Alors, je ne vous ai pas parlé du général Saussier parce que je ne peux pas parler de tout le monde mais, à ce stade, la seule chose que vous devez savoir, c’est que lui non plus n’est pas très net dans l’affaire Dreyfus, d’autant qu’il a une aventure avec la femme de son officier d’ordonnance, lui-même ami d’Esterhazy. Tout va bien. Saussier va charger le général De Pellieux de cette enquête. Gonse, notre numéro deux de l’État-Major, apprend la teneur de l’entretien du sénateur avec le ministre de la Guerre et – Ô hasard – le lendemain, grâce à une indiscrétion d’Henry, le journal Le Matin publie le récit de l’entrevue et le sénateur est trainé dans la boue, notamment par la presse nationaliste. Il est même désavoué par le Sénat. En gros, sa carrière est compromise
Cette agitation commence sérieusement à inquiéter l’Allemagne qui rappelle Schwartzkoppen fin octobre 1897.
Scheurer-Kestner, au milieu de cette tourmente, ne peut pas dévoiler ce qu’il sait à Mathieu et Lucie Dreyfus, il a promis de ne rien dire. Mais il souhaite leur apporter un peu de réconfort et leur fait savoir que l’innocence d’Alfred Dreyfus est certaine. Et la vie est bien faite. Après la parution du fac-similé du bordereau dans la presse, Mathieu en a fait faire des copies qu’il a distribuées partout, y compris dans la rue. Et c’est comme ça que le miracle se produit. En novembre 1897, un banquier tombe sur une de ces copies et reconnaît immédiatement l’écriture d’un de ses anciens clients qui n’est autre qu’Esterhazy. Le banquier contacte Mathieu qui, lui-même court chez Scheurer-Kestner. Le sénateur, s’il ne doit pas dévoiler les informations de Picquart peut au moins confirmer celle-ci à Mathieu Dreyfus qui tient enfin le coupable.
Évidemment, tout ça, ça inquiète l’État-Major qui, en plus de voir des personnalités rejoindre les dreyfusards doit gérer Esterhazy qui fait n’importe quoi : il se rend à l’ambassade d’Allemagne alors même qu’il est suivi par la police – c’est pas pour autant qu’il est arrêté, hein – et il court tout Paris en enjolivant les mensonges de l’État-Major. De Boisdeffre et Gonse, justement, veulent continuer à gonfler le dossier Dreyfus, c’est une obsession et ils vont se livrer à une incroyable série de manœuvres. Déjà Henry s’est souvenu de la légende des aveux de Dreyfus. Vous vous souvenez, ? Ceux que Dreyfus aurait fait au capitaine de la Garde républicaine en chemin pour sa dégradation. Et bien on demande audit capitaine Lebrun-Renault de venir répéter les informations qu’on lui avait demandé de démentir presque trois ans plus tôt. Mais surtout, on veut charger Picquart, qui est la nouvelle cible. Pour cela, Henry fait envoyer deux télégrammes et fait en sorte qu’ils soient interceptés. L’un d’entre eux est à destination du sénateur Scheurer-Kestner et nomme Picquart et le second est envoyé à Picquart lui-même pour lui dire que tout est découvert. Le but ? Prouver qu’il existe un lien le sénateur et Picquart et établir la trahison de ce dernier. Sauf que, comme à chaque fois, Henry n’est pas très précautionneux : il utilise des informations qu’il est le seul à connaître et il a fait rédiger les télégrammes par Marguerite Pays, la maîtresse d’Esterhazy, ce qui fait que ces télégrammes sont surtout la preuve qu’il y a un lien entre Esterhazy et la Section de la Statistique. Henry, toujours aussi zélé va même aller jusqu’à falsifier le « petit bleu », le document envoyé par Esterhazy à Schwartzkoppen, en grattant le nom d’Esterhazy pour le remplacer par celui de Dreyfus. Autant de zèle ne pouvait pas rester sans récompense : en novembre 1897, Henry est promu lieutenant-colonel et obtient ce qu’il convoitait depuis longtemps, la place de Picquart à la tête de la Section de Statistique. Dans la foulée, le chef du gouvernement, Méline, assure qu’il n’y a pas d’affaire Dreyfus et les députés vont dans le même sens. Circulez, y a rien à voir.
Du côté des dreyfusards, on continue de lutter. Gabriel Monod, historien, a rejoint leurs rangs et s’engage publiquement. Sur ses conseils, Bernard Lazare contacte des experts indépendants et étrangers pour faire les comparaisons d’écriture avec le bordereau. Il publie les résultats dans sa seconde brochure intitulée Une erreur judiciaire : l’affaire Dreyfus. Un noyau dreyfusard naît parmi les intellectuels, notamment à l’École Normale supérieure, avec des personnes comme l’écrivain Charles Péguy ou Paul Langevin, des anciens élèves comme Léon Blum, Jean Jaurès, et des professeurs comme Gustave Bloch (le père de Marc Bloch). C’est comme ça que les intellectuels vont commencer à réfléchir au sens de l’affaire Dreyfus. Et enfin, on trouve des dreyfusards dans la presse, notamment au Figaro et surtout à L’Aurore, un petit nouveau dont le rédacteur en chef n’est autre que Georges Clémenceau qui a fini par être convaincu de l’innocence de Dreyfus.
En novembre 1897, Mathieu contre-attaque et, sur les conseils de Scheurer-Kestner, il dénonce publiquement Esterhazy dans une lettre ouverte adressée au ministère de la Guerre. Esterhazy, est maintenant sous le feu des projecteurs et il multiplie les interviews où il raconte absolument n’importe quoi (en même temps, pourquoi se priverait-il ? Après tout, il est protégé par tous les hauts dignitaires de l’armée !). Picquart, qui est toujours vivant, porte plainte depuis la Tunisie pour « accusations calomnieuses ».
L’affaire prend donc tout à coup une ampleur considérable d’autant qu’elle devient véritablement publique. Hanotaux, le ministre des Affaires étrangères, commence même à douter et envoie prendre des renseignements à la Statistique où tout le monde panique et où Henry dit qu’il a des tonnes de preuves et qu’il a même une lettre de Guillaume II, l’empereur d’Allemagne, qui fait allusion à des relations avec Dreyfus. Bref, c’est n’importe quoi.
Mais dans tout ça, l’étau se resserre autour d’Esterhazy. Le 28 novembre 1897, Le Figaro publie les lettres qu’il a écrites à son ancienne maîtresse. C’est dans ces lettres qu’il avoue à quel point il déteste les français. La presse nationaliste a beau s’époumoner et dire que ce sont des faux créés de toutes pièces par le « syndicat juif », le fait est que, maintenant, n’importe qui peut comparer l’écriture de ces lettres avec celle du bordereau qui a été précédemment publié. Mais ce n’est malheureusement pas aussi simple et, quelques jours après avoir lancé une campagne en faveur de la révision du procès de Dreyfus, Le Figaro est obligé de tout arrêter devant la vague de désabonnements. On est fin 1897 et en France, on est toujours majoritairement contre. Mais plusieurs autres journaux comme Le Siècle, La revue bleue et La revue blanche vont prendre le relais pour demander la révision du procès alors qu’un autre s’apprête à commencer.
Le faux procès d'Esterhazy
Vous pensez peut-être qu’on va parler longuement de l’enquête minutieuse menée par le Général De Pellieux ? Que nenni ! Sous la pression de l’État-Major, elle est bouclée en quelques jours seulement et elle met Esterhazy hors de cause tout en incriminant Picquart. Vous vous en doutez, l’État-Major a légèrement fait dévier l’enquête. Sur l’ordre du Conseil des ministres, Picquart est rappelé en France où il est interrogé par De Pellieux. Évidemment, le discours de l’ancien chef de la Statistique est tout à fait cohérent, ce qui n’arrange pas De Boisdeffre et Gonse à l’État-Major. En plus, ils n’en mènent pas large parce que Panizzardi a découvert dans la presse qu’on lui attribuait une lettre qui désigne Dreyfus comme le traître et que, maintenant, il demande à venir témoigner ! C’est vrai qu’on n’en a pas trop parlé de l’attaché militaire de l’ambassade d’Italie mais imaginez sa tête quand il a découvert qu’il était mêlé à l’affaire Dreyfus alors qu’il ne le connait même pas !
Bref, ça chauffe et l’État-Major décide de s’occuper directement de l’enquête. De Pellieux interroge de nouveau Picquart de manière beaucoup plus brutale puis demande son renvoi de l’armée. Alors que, dans le journal L’Aurore du 30 novembre, Clémenceau se demande qui tire les ficelles dans toute cette affaire, De Boisdeffre met en place un nouveau stratagème pour enterrer un peu plus Dreyfus en disculpant Esterhazy. Pour cela, ce dernier doit demander à passer en conseil de guerre pour laver son honneur et De Boisdreffre lui promet l’acquittement, chose d’autant plus facile que c’est De Pellieux qui instruirait le procès : ça reste dans la famille.
C’est à ce moment-là que Zola rentre officiellement en piste. Je vous l’ai dit, il a déjà écrit un article intitulé « Pour les Juifs » mais là, il prend fait et cause pour Dreyfus. Zola est déjà un écrivain célèbre, il vient de finir son roman intitulé « Paris » où il met d’ailleurs en scène un journal inspiré de La Libre parole. Il a déjà traité d’erreur judiciaire dans son roman La bête humaine, il a fait son deuil de l’Académie Française où il espérait entrer, il a donc l’esprit libre pour se consacrer entièrement à ce combat dont il sait qu’il risque de nuire à sa réputation. C’est ainsi que le 1er décembre 1897, Zola publie dans le Figaro un article où il dénonce une erreur judiciaire :
« Une erreur judiciaire a été commise et tant qu’elle ne sera pas réparée, la France souffrira, maladive, comme d’un cancer secret qui peu à peu ronge ses chairs. Et si, pour lui refaire de la santé, il y a quelques membres à couper, qu’on les coupe »
Trois jours après, le général Saussier signe l’ordre de jugement d’Esterhazy dans un climat politique toujours aussi violent pour les dreyfusards que de nombreux députés regrettent de ne pas pouvoir traduire en justice. L’instruction du dossier dure un mois et conclut à l’innocence d’Esterhazy et la culpabilité de Picquart qui aurait fourni des pièces frauduleuses . Picquart ne se laisse pas faire et porte plainte pour faux et usage de faux.
Le procès d’Esterhazy commence en janvier 1898. Les dépositions de Mathieu et Lucie Dreyfus, qui se sont fait représenter et celle de Scheurer-Kestner, sont couvertes par le bruits des officiers qui remplissent la salle. La déposition de Picquart se fait sous huis-clos et De Pellieux se croit tout permis et intervient alors qu’il n’a aucun droit légal de le faire à tel point que l’un des juges est obligé de lui rappeler que ce n’est pas Picquart l’accusé. Le procès est extrêmement court et je pense que vous ne serez pas surpris si je vous dis qu’Esterhazy est acquitté à l’unanimité. À sa sortie, il est acclamé par une foule qui crie « Mort aux juifs ». Picquart est arrêté et, le jour-même, Scheurer-Kestner perd la vice-présidence du Sénat. C’est un désastre pour les dreyfusards. Dreyfus ne pourra plus être innocenté grâce à une condamnation du vrai coupable puisque ce dernier est maintenant protégé par un acquittement. Ils accusent le coup pendant que les nationalistes jubilent et que Dreyfus tente désespérément de survivre sur son île perdue dans l’Atlantique.
Le quotidien de Dreyfus sur l'île du diable
Oui, parce que pendant tout ce temps, le pauvre Dreyfus, à l’autre bout du monde, ignore absolument tout de ce qui se joue en son nom à Paris. Il est humilié voire torturé (par exemple, on l’empêche souvent de dormir). Il continue à recevoir les lettres de Lucie qui ne laissent rien fuiter des actions en court mais il subit les conséquences de ces actions Il est par exemple soumis à la double-boucle, c’est-à-dire des fers jour et nuit. Il ne comprend pas pourquoi on le torture comme ça, bien sûr. C’est en représailles de l’article que Mathieu a fait publier en Angleterre et qui annonçait son évasion. Dreyfus n’a évidemment pas bougé et le ministre des Colonies sait bien que c’est faux mais il est tenu de prendre des mesures drastiques.
Dreyfus s’affaiblit, il a beaucoup maigri, il est faible mais, malgré tout, on continue à renforcer les moyens de sécurité sur l’Île du diable. Deux ans après son arrivée en Guyane, le nombre de ses surveillants a doublé et on restreint son accès au papier ou aux livres, c’est-à-dire à tout ce qui lui apporte un peu de réconfort et d’espoir. Il y a des même des directives du ministère des colonies en cas de décès : si Dreyfus meure, il ne faut surtout pas jeter son corps à la mer mais le faire embaumer pour le rapatrier sur le continent parce qu’il y aurait toujours des gens pour douter de sa mort.
En 1897, on l’a vu, à Paris, beaucoup de choses se passent : Mathieu s’active, l’État-Major s’inquiète et même Dreyfus commence à se douter qu’il se passe des choses parce que ses conditions de détention empirent. On le déménage dans une cabane séparée en deux par un grillage afin qu’il soit toujours sous les yeux d’un gardien, on ajoute une palissade de 2,50 m tout autour, on lui remet parfois les fers et, en fin d’année, le nombre de ses gardiens augmente encore.
L’année suivante, on construit une tour à plateforme avec un canon. On rappelle quand même qu’il est le seul prisonnier sur cette île ! Dreyfus est tendu vers un seul objectif : rester en vie pour pouvoir laver son honneur, c’est son obsession. Pour occuper son esprit dont il sent bien qu’il n’est pas loin de la folie, Dreyfus noircit des pages, il dessine des formes complexes du bout de sa plume pendant des heures, il fait des équations mathématiques, essaie de se souvenir de ses cours à Polytechnique… L’espoir, il le puise surtout dans les lettres de Lucie qui fait tout pour le faire participer le plus possible à sa vie et celle de ses enfants tous en jouant avec les mots pour éviter la censure. Mais il tire aussi son espoir dans cette croyance naïve et folle mais toujours forte, que ses supérieurs – l’État-Major donc – vont faire le nécessaire pour faire la lumière sur l’erreur judiciaire dont il est victime. Comme les lettres qu’il a envoyées à Félix Faure sont restées sans réponse, il écrit maintenant à la Chambre des députées (l’Assemblée Nationale donc) et aux membres du Sénat. Mais Méline, le premier ministre, fait en sorte qu’aucune de ses lettres n’arrive à destination.
Pourtant Dreyfus en est sûr, il se passe quelque chose à Paris. Il voit bien que les gardiens paniquent dès qu’un bateau apparaît à l’horizon et le directeur du pénitencier le visite de plus en plus souvent en s’inquiétant de sa santé. Ce sont des signes qui ne trompent pas. Et il a raison : le doute sur sa culpabilité gagne peu à peu les hautes sphères et les dreyfusards s’apprêtent à lâcher une bombe journalistique.
Émile Zola et l'affaire Drefyus
"J'accuse"
L’année 1898 marque l’entrée des intellectuels dans le combat dreyfusard. Un noyau se développe dans les universités, à l’Institut Pasteur – notamment grâce à Scheurer-Kestner, le sénateur –, chez des hauts fonctionnaires et dans le milieu de la science : il y a des jeunes, des moins jeunes et des gens de tous les milieux culturels et sociaux. C’est dans ce cadre que se mettent en place plusieurs pétitions au début janvier 1898, que ce soit pour demander la révision du procès Dreyfus ou pour rappeler la République à ses obligations, notamment celle de rendre la justice après le procès Esterhazy. Les journaux L’Aurore et Le siècle publient ainsi 2 000 noms à la surprise générale. Ce n’est pas énorme mais ce sont des noms prestigieux pour la plupart et, que ce soit à cause de la façon inédite et inattendue dont les dreyfusards ont rebondi ou à cause de la réaction outrée des nationalistes, le mouvement prend une ampleur considérable.
C’est dans ce contexte que, le 13 janvier 1898, Émile Zola publie son célèbre article « J’accuse » qui occupe la totalité de la une de L’Aurore et une partie de la seconde page. Il avait commencé la rédaction de ce texte pendant le procès Esterhazy dont il voyait venir l’issue. Dans cette lettre ouverte au président de la République, qui doit son titre à Clémenceau, Zola reprend toute l’affaire Dreyfus, pointe toutes les irrégularités et conclut par cette célèbre série d’accusation :
« J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis.
J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.
J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.
J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans L’Éclair et dans L’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.
J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable. »
Vous qui, maintenant, connaissez toute l’histoire, vous pouvez vous-même constater les erreurs du texte de Zola : le rôle de Du Paty de Clam, cité en premier, est exagéré alors qu’Henry, le maître des faux documents, n’est même pas cité dans ces accusations et Zola sous-estime grandement le rôle de Mercier dans cette affaire. Quant au commandant Ravary, c’est le militaire choisi par De Pellieux pour juger le procès Esterhazy et « les sieurs Belhomme, Varinard et Couard » sont les experts en écriture du procès Dreyfus. On voit que les dreyfusards, même s’ils ont saisi le gros de l’affaire, n’ont pas compris encore toute la responsabilité de l’État-Major et de l’État. Mais en fait, le but de Zola n’est pas vraiment d’informer les gens, il veut secouer les consciences, il veut briser cette espèce de consensus autour de la culpabilité de Dreyfus. Et on peut dire que ça tombe à pic parce que l’article est publié le lendemain de l’acquittement d’Esterhazy !
Pour beaucoup d’intellectuels, le « J’accuse » de Zola est excessif mais c’est revendiqué, il a voulu son texte transgressif. Cet article, c’est un coup de massue par lequel Zola affirme sa position en mettant en jeu sa réputation et son avenir parce que, ne l’oublions pas, le gouvernement est antidreyfusard, la Chambre des députés est très majoritairement antidreyfusarde, le Sénat est majoritairement antidreyfusard et la population aussi mais beaucoup de gens seront ébranlés par cette prise de position affirmée et frontale. Et ça marche : 200 000 exemplaires de L’Aurore s’écoulent en quelques heures. Mathieu Dreyfus, comme les dreyfusards de la première heure, n’était pas au courant de la publication de cet article mais il soutient Zola, bien sûr.
C’est un moment clé dans l’Affaire puisque c’est à partir de la parution de l’article de Zola que la France va se diviser entre dreyfusards et antidreyfusards. La presse, que ce soit celle de gauche, celle de droite ou celle d’extrême-droite, se jette sur Zola et de nombreux députés se disent outrés par l’article.
Devant ce tollé et sous la pression de la presse nationaliste et de l’État-Major, le gouvernement est obligé de réagir. Cinq jours après la parution de l’article, une plainte est déposée contre Émile Zola pour avoir accusé le Conseil de guerre d’avoir acquitté Esterhazy « sur ordre ». C’est très précis comme accusation et c’est fait exprès : en choisissant cet angle d’attaque, on sait que Zola ne peut pas réagir parce qu’il ne peut pas prouver que cet ordre a été donné et on met de côté le plus important, la culpabilité d’Esterhazy. Le ministre de la guerre refuse d’évoquer Dreyfus pour éviter de remettre une pièce dans la machine. Reste encore le problème Picquart. Le 1er février, il comparaît devant un conseil d’enquête qui le place en réforme pour faute grave. À la Chambre des députés, Geoffroy Cavaignac, un radical, exige du gouvernement qu’il produise le document secret qui établit la preuve des aveux de Dreyfus. Le ministre de la guerre, Billot, est bien embêté mais Méline, le premier ministre, se contente de dire que « tout le monde sait que cette déclaration existe » et personne n’en demande plus. C’est à ce moment-là que Jean Jaurès, alors député, se range définitivement dans le camp des dreyfusards qui fourbissent leurs armes dans l’optique du procès qui sera immanquablement fait à Zola.
« Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !
J’attends. »
Le procès d'Émile Zola
Le 7 février 1898, le procès contre Zola et d’Alexandre Perrenx (le gérant du journal L’Aurore) s’ouvre dans une ambiance électrique. Zola sera défendu par Maître Labori et Perrenx par le frère de Georges Clémenceau. Ce procès déchaîne les passions et la foule afflue. Les journaux L’Aurore et Le Siècle retranscrivent les débats grâce une armée de sténographes. Avec l’aide de Mathieu Dreyfus, près de 200 témoins sont cités par Maître Labori. Mathieu lui-même, s’est tenu volontairement à l’écart du procès pour éviter qu’on pense qu’il a acheté des témoins. Lucie Dreyfus, elle, comparaît, mais elle ne peut quasiment pas ouvrir la bouche. Il faut dire que le président Delaforge qui dirige les débats ne veut pas s’attirer de problème et donc à chaque fois qu’une question embarrassante est posée à l’accusation, il répète invariablement « La question ne sera pas posée ». Les témoins de l’armée impressionnent (le prestige de l’uniforme) et surtout, eux, on leur permet de parler. Mercier, l’ancien ministre de la Guerre, Billot, l’actuel, De Boisdeffre et Gonse de l’État-Major peuvent librement s’exprimer à la barre. Du Paty de Clam refuse de répondre à la plupart des questions, tout comme Esterhazy. Bertillon vient refaire en public la démonstration de sa théorie de l’autoforgerie ou comment Dreyfus aurait modifier son écriture pour écrire le bordereau mais la magie n’opère plus : c’est tellement absurde qu’il se ridiculise autant auprès des dreyfusards que des antidreyfusards. Henry, très mal à l’aise, répond de travers et se fâche contre Picquart. Ce dernier martèle ce qu’il sait sans faillir et impressionne le jury, tout comme les représentants du monde scientifique et littéraire qui, s’ils ne sont pas convaincus par l’article de Zola, sont néanmoins venus soutenir leur collègue. Que l’accusation le veuille ou non, c’est bien un nouveau procès Dreyfus qui se tient.
Mais devant le Palais de Justice, le ton monde dans la foule. Les nationalistes se battent puis, quand la police finit par intervenir pour faire évacuer Zola et quelques témoins, ils s’éparpillent dans les rues et vont briser les vitrines de magasins appartenant à des juifs en hurlant « Mort aux juifs » et « Mort à Dreyfus ».
Cependant, le jury est plus impressionné par la défense que par l’accusation et quand des sources policières informent l’État-Major que Zola sera probablement acquitté, De Pellieux demande à être rappelé à la barre et évoque LA pièce censée être la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus, le « faux Henry ». Maître Labori demande alors à ce que cette preuve incontestable que personne n’a jamais vue soit publiée. Dans une déclaration qui se veut grandiloquente, De Boideffre évoque la raison d’État. C’est la fameuse excuse « si on publie ce document, ce sera la guerre avec l’Allemagne ».
Croyez-le ou non mais ça marche. Zola et Perrenx sont condamnés à la peine maximale : un an de prison et une forte amende. À l’annonce du verdict, dans la salle et devant le Palais de Justice, on crie « Mort à Zola » et « Mort aux Juifs ».
Le gouvernement est satisfait. Au lendemain du procès, Méline promet des poursuites contre les dreyfusards dont certains, notamment parmi les intellectuels, perdent leur emploi. Picquart, quant à lui, est chassé de l’armée. Il n’y a qu’à l’étranger qu’on s’émeut de ce qui se passe. Le Times défend Zola, la Westminster Gazette parle carrément du « coup d’état » de De Boideffre alors que le Daily Mail va jusqu’à affirmer que « la France disparaît de la liste des nations civilisées ».
Toutefois, en France, la lutte continue. Ludovic Trarieux, qui était ministre de la Justice en 1895 (donc peu de temps après le procès Dreyfus) est un des rares ministres à avoir douté assez vite, doutes très vite renforcés par ses discussions avec le sénateur Scheurer-Kestner. Il a déposé lors du procès Zola et, peu de temps après le verdict, il crée une ligue qu’on connaît encore tous et toutes aujourd’hui : la Ligue des Droits de l’Homme. Et oui, le saviez-vous ? La Ligue des Droits de l’Homme a été créé pour défendre Dreyfus, demander la révision de son procès et éviter que d’autres erreurs judiciaires ne se produisent. En parlant de révision du procès, la pétition qui la réclame parcourt désormais le pays et regroupe notamment les signatures de Proust, de Blum, Gide, Mallarmé ou encore Anatole France.
Dans le monde politique, c’est le branlebas de combat. C’est pas tout ça, mais les législatives approchent ! Pour préparer l’arrivée éventuelle d’un nouveau ministre de la Guerre, Billot fait remettre en ordre le dossier secret par le capitaine Cuignet et on en profite pour remodifier quelques dates par ci par là pour que le dossier soit plus convaincant. Pendant ce temps, Picquart, qui veut laver son honneur, comme Dreyfus finalement, provoque Henry en duel. Aucun des deux ne meurt mais Henry est blessé au bras.
Quand à Zola, il s’est bien entendu pourvu en cassation et, le 8 avril 1898, la Cour de Cassation annule sa condamnation pour vice de forme : c’était en effet au Conseil de guerre visé par l’article de Zola de porter plainte et non pas au ministre de la Guerre. Évidemment, les juges de ce Conseil de Guerre portent plainte mais ils la limitent à la partie de l’article où il est fait mention de l’acquittement honteux d’Esterhazy, ce qui ne manque pas de faire réagir Zola via la presse. Le 23 mai, le second procès Zola commence à Versailles. Pourquoi Versailles ? Parce que le gouvernement sait que le président et le procureur général de la cour d’assises de Versailles n’iront pas contre lui. Évidemment, dans de telles conditions, ça se passe forcément mal pour Zola qui voit sa condamnation confirmée. Sur les conseils de son avocat, l’écrivain part se mettre à l’abri à Londres afin d’échapper à la prison. C’est un nouveau coup terrible pour les dreyfusards. Ce verdict sert de prétexte à une nouvelle flambée de violence : on scande des slogans antisémites et on s’en prend de nouveau aux boutiques appartenant aux Juifs. Même si la France est partagée, le sentiment antisémite et antidreyfusard écrase tout et les dreyfusards se demandent bien comment ils vont pouvoir sortir Dreyfus de son enfer.
(À suivre…)
Liens:
Crédits:
Extraits de films et de séries :
- L’affaire Dreyfus, Yves Boisset, 1995
Musiques utilisées dans l’épisode:
- The historical calm documentary (Dimitri Kolesnikov)
- Sports music (Nick Valerson)
- A victorian life (Luis Humanoide)
- Documentary (Alex Grohl)
- Burlesque (National Sweatheart)
- Keys to unravel (The soundings)
- Strategist (Syouki Takahashi)
- Imber (Christoffer Moe Ditlevsen)
- Land of books
- A murderer’s dilemma (Hanna Ekström)
- Against the clock (Luis Humanoide)
- Dear Mr Murderer (Anna Dager & Hanna Ekström
- In all resiousness (Howard Harper Barnes)
- The search (Anna Dager & Hanna Ekström)
- Momentum I. Quake (Dian Shuai)
- Biggest (Pimal House Music)
- Melodies after dusk (Echogates studios)
- Bäring (Hampus Naeselius)
- Path of fortitude (Dian Shuai)
Remerciements:
- Nostalgeek (Esterhazy)
- Dany (Panizzardi)
- XP 78 (Schwartzkoppen
- Shaokun (Picquart)
- AK Dallas (Zola)
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